Articles de Presse sur les publications de Lydie Adolphe :
PORTALIS ET SON TEMPS. « Le bon génie de Napoléon » par Lydie Adolphe
0071. 1936, (Journal : ?)
« Comptes rendus critiques », par Em. Déborde de Montcorin
(…) Livre particulièrement attachant et instructif que celui de Mlle Lydie Adolphe, mettant en relief avec science et érudition l’œuvre juridique de la Révolution, il en donne un aperçu à la fois original et fouillé du plus haut intérêt et d’une intensité profondément suggestive et lumineuse. Portalis fut, en effet, le plus marquant des rédacteurs du code civil ; c’est le psychologue, l’historien et le législateur que Mlle Adolphe étudie dans son héros et il faut rendre le plus juste hommage à l’habileté méticuleuse de ses recherches comme à la solidité documentée de ses conclusions.
Ce provençal, né sous l’Ancien Régime, appartenait à une ancienne famille, d’origine italienne, installée en Provence depuis le XVIème siècle, connue et honorée dans le pays pas une succession de notabilités municipales. L’ambiance dans laquelle il avait grandi et s’était formé se prédestinait en quelque sorte au rôle qu’il allait jouer et qui consistait, après la plus grande tourmente économique, politique, sociale et religieuse que la France ait subie depuis son origine, à ériger sur les débris épars d’institutions traditionnelles archiséculaires un monument relevant les murs écroulés du Temple de la Justice et capable d’apaiser et de rassurer les consciences angoissées et troublées par les folies sanglantes de la Terreur.
Après l’absolutisme monarchique de droit divin de 13 siècles voici qu’une ère nouvelle se lève dans la plus violente des anarchies et que la proclamation des Droits de l’Homme et du Citoyen remplace le pouvoir du roi, battant ainsi en brêche la foi du croyant qui a vu jusqu’alors en ce roi le père de la famille nationale doublé du représentant de Dieu. « La révolution, déclare Mlle Adolphe, éclate au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Pour ce qui est de la fraternité, ajoute-t-elle, nous n’avons pas à démontrer qu’elle échoua lamentablement ». Un tel aveu établit tout de suite le caractère anti-religieux, on peut dire anti-évangélique, du nouveau Régime, le Christianisme s’étant borné à prêcher la fraternité, issue de la loi d’Amour, sans faire allusion à une égalité des sorts qui n’est, pour de mystiques égarés que le mirage trompeur d’un ( ?…) perdu vainement recherché. Là est, en effet, la pierre d’achoppement qui sépara le nouveau régime de l’ancien.
Le code civil, qui s’inspirait du triple idéal de la liberté, de l’égalité et de la fraternité et dont le but était de combattre les « préjuges » de l’ancien Régime, devait cependant éviter de tomber dans un excès d’idéologie qui eût compromis l’équilibre rationaliste afin de ne pas trop heurter les anciennes traditions ; il fallait aussi ne négliger ni Montaigne, ni Montesquieu, ni Jean-Jacques Rousseau. Il importait aussi de plaire au maître de l’heure, le premier Consul, qui savait ce qu’il voulait et qui voulait aboutir. Cette tâche de conciliateur courtois et pondéré comme aussi de psychologue avisé et d’observateur pénétrant convenait à merveille à Portalis. Resté attaché à sa religion et partisan convaincu des réformes contre les abus existants, il était bien « celui qui comprenait les théories qu’on lui présentait sans se leurrer sur les véritables pensées des promoteurs, les ruses des intéressés ou la malveillance des détracteurs ». Le « bon génie de Napoléon » fut donc aussi le bon génie de la France et il n’est que juste de savoir gré à Mlle Adolphe d’avoir si magistralement fait revivre le grand législateur en analysant avec tant de soin et de souci de la vérité la part considérable qui lui revient dans la confection du code civil.
Ce n’est , d’ailleurs, pas que Mlle Adolphe, dans son admiration pour l’œuvre, ne relève avec la plus loyale impartialité ses erreurs et ses lacunes. Les derniers chapitres de son ouvrage consacrés aux caractères du Code civil révèlent une véritable puissance d’analyse et de Jugement ; ses réponses aux trois questions qu’elle pose : « Le code civil est-il réaliste, est-il bourgeois, est-il complet ? » dénotent la solidité de sa science juridique et de sa psychologie. Mlle Adolphe est mieux qualifiée que qui que ce soit, enfin, pour critiquer – et elle n’y manque pas – le sort fait par le code à la femme et pour réclamer en sa faveur plus de pouvoir et d’indépendance.
Ses conclusions qu’elle intitule « Le coffre aux Rêves », par crainte, sans doute, d’un avenir de désillusions ou de déceptions, résument les grands courants qui dominèrent tour à tour les différentes périodes de la fin de l’ancien Régime, de la Révolution et du Premier Empire ; une conception cependant les relie ou plutôt une fiction commune : la nature qui est « l’idée » à la mode et dont on sait la pression qu’elle peut exercer sur les esprits et sur les actions. Le « droit naturel » semble donc être à l’auteur « le symbole de l’idéal » et c’est ainsi que, précédant le « droit positif », il ouvre à ce dernier la marche. Confiante « dans le souffle intérieur qui interdit ici-bas l’immobilité », Mlle Lydie Adolphe demande au législateur de reprendre le fardeau du voyageur pour conquérir de nouveaux horizons.
Le livre de Mlle Adolphe est de ceux qui les ouvrent.
Em. Déborde de Montcorin.
0073. 22 juin 1936, La République, par Pierre Paraf
« La République des lettres »
Portalis et son temps. L’un des principaux auteurs du Code civil
« On n’a guère coutume, écrit avec un soupçon de mélancolie M. Paul Esmein, dans la préface de ce livre, de consacrer de longues études aux hommes qui ont joué un rôle important dans l’élaboration des lois. »
Les écrivains seraient-ils donc des ingrats ? Leur goût, leur profession, les amènent-ils obligatoirement à prendre des modèles plus tumultueux et, pour tout dire, plus « excitants » que des graves rédacteurs de code ?
Il s’est trouvé pourtant une jeune juriste courageuse pour s’attaquer à un pareil sujet, se montrer attirée par « ce Français typique qui sait conserver son équilibre à travers une époque troublée, amalgamant dans son idéologie le vieux au neuf sans trop de souci de rigueur logique ».
C’est ainsi que Mlle Lydie Adolphe consacra ce livre à Portalis (Recueil Sirey. (Centre d’Etudes de la Révolution française.), l’un des principaux auteurs du code civil.
Portalis, qu’on appela le bon génie de Napoléon, était un fils de cette Provence aimable et diserte, chez qui le verbe est le mode d’expression le plus aisé, le plus naturel, où se retrouve l’harmonie des paysages et l’équilibre des âmes.
Au barreau d’Aix sa réputation est grande… En 1788, on lui confie les fonctions d’assesseur de la Province. Sous la révolution, Portalis connaît un destin assez agité. On le considère comme un émigré et il doit sa liberté à la protection d’un ancien clerc.
En 1797, exilé sur le territoire helvétique, il salue le passage de Bonaparte. Deux ans après, il obtient l’autorisation de rentrer en France. Le premier consul le nomme aussitôt commissaire du gouvernement près le conseil des prises, puis chargé de toutes les affaires concernant le culte et ministre de l’Intérieur. Son travail législatif est considérable. Il devient le confident, l’ami de Napoléon qui se repose, dans l’honnêteté et les bonnes manières de ce collaborateur, de certains fripons de son entourage.
Le premier consul se montre enchanté de la science juridique et de la dignité de M. Portalis. « A la bonne heure, dit-il, parlez-moi de gens comme vous. Nous ferons de grandes choses. »
De grandes choses ? Le code civil mérite de rentrer dans cette catégorie par son importance, sinon par sa justice, car même en le jugeant avec l’optique de son époque, il marque un recul fort net sur les idées révolutionnaires.
Mais Mlle Lydie Adolphe, qui sympathise avec son héros, ne manque pas de nous représenter que Portalis agit constamment en disciple de Montesquieu, ennemi des privilèges et attaché au principe de l’égalité de droit, sinon de fait.
Il exerce ainsi au conseil d’Etat une influence prépondérante et conciliante, unifiant et coordonnant les coutumes et les lois antérieures, visant à la transaction et non à l’innovation.
Alors que la Révolution prévoyait, il consacre.
En fait, il consacre l’inégalité présente. Il protège la propriété, telle qu’elle s’est constituée sur les ruines de l’ancien régime.
Certes le progrès est grand d’avoir substitué des textes précis aux habitudes et à la force et qui ferait en droit international pareille codification aurait droit à la gratitude des hommes.
Mais soit que ses convictions l’y aient incité, soit plutôt qu’il ait obéi aux exigences politiques du moment, Portalis témoigna dans maints chapitres – celui du mariage en particulier – d’un conservatisme excessif.
Le « bon génie de Napoléon » ne nous semble donc pas mériter intégralement l’éloge de cette intelligente et sérieuse étude.
Les civilistes nous pardonneront de ne donner qu’un adhésion réticente à la forme et au fond de ces « articles » du code, qui font les délices des notaires et les tourments des étudiants en droit à cette époque de l’année.
Pierre Paraf
0074. 4 août 1936, Œuvres, par G.-M.
Lydie Adolphe : Portalis et son temps, avec portraits et documents inédits : Paris. Librairie du recueil Sirey.
L’ouvrage que Mlle Lydie Adolphe consacre à Portalis « le bon génie de Napoléon » est d’une autre densité et d’une autre importance que les volumes anecdotiques que nous venons d’analyser. Ce robuste in-octavo de 351 pages réalise son ambition d’être tout ensemble l’étude d’un homme, d’un milieu et d’une œuvre. C’est dire son importance et la place de choix qu’il mérite dans cette série de travaux napoléoniens, dont chaque mois nous offre quatre ou cinq aspects nouveaux.
La conscience apportée par Mlle L. Adolphe à construire son œuvre ne va pas quelquefois sans une application un peu scolaire. Le plan ne se contente pas d’être net, ce qui est bien : mais il étale son armature, sans beaucoup de souci d’élégance littéraire, ce qui l’est moins. C’est ainsi que Mlle Lydie Adolphe n’hésite pas à commencer deux paragraphes successifs par des « Etudions d’abord l’orateur », puis « Etudions maintenant l’avocat » qui sentent encore un peu leur « leçon d’étudiant ». Ce manque de coquetterie dans la forme n’est peut-être après tout qu’une preuve de plus de la probité du travail d’analyse, et c’est évidemment l’essentiel.
Mlle Lydie Adolphe nous initie tour à tour à l’homme, au penseur, au législateur. Je voudrais chicaner un peu ce plan. Si le législateur méritait une partie propre, ou plus exactement si l’œuvre législatrice de Portalis : le Code civil, devait évidemment faire la matière de cette troisième partie, il me paraît plus hasardeux de dissocier dans un être pensant son humanité et son intellectualité. Aussi bien n’est-ce pas exactement ce qu’a voulu ni réalisé Mlle Adolphe ; le premier livre est une histoire de la vie de Portalis ; le second, - peut-être le plus efficient et le plus original des trois, - une histoire de ses doctrines. L’inconvénient dans cette méthode est de supprimer à peu près tout ce qui dans l’évolution de la pensée de Portalis a pu être influencé, sinon dicté par les circonstances. Ce parfait honnête homme n’était pas expressément un héros civique, et cette constatation n’implique sous ma plume nul grief. Mais il y a dans sa dérobade devant le tragique des circonstances une indication sur la qualité de sa spéculation, qui n’était pas à dédaigner ; elle me paraît avoir donné à son œuvre et même à sa tournure d’esprit une orientation particulière, que Mlle Adolphe n’a peut-être pas montrée avec assez de force ni de netteté. Enfin, dans l’analyse si poussée et en bien des points si neuve que l’auteur fait de la pensée de son héros, me trompé-je beaucoup en pensant qu’elle a choisi la référence juridique plutôt que la référence historique. Pour m’en tenir au chapitre du droit naturel. Mlle Adolphe cite Fenet, Loué, Ermein, Cuche, mais ne semble pas avoir pratiqué – ni même connu – les ouvrages directs des législateurs de la Révolution. En particulier, nul appel n’est fait du Catéchisme du Citoyen de Voiney, où tout l’essentiel de la théorie du droit naturel dans l’esprit où elle en fait gloire à Portalis, est exposé compendieusement, mais sans omission grave.
Je n’ai tant insisté sur ces taches de détail que pour montrer par la minutie un peu pédante de cette critique le cas que je fais de l’ouvrage, et non pour en diminuer la valeur ni l’intérêt.
Solidement charpenté, plein d’aperçus ingénieux, d’une documentation serrée, mais qui sait ne pas étouffer sa matière, le livre de Mlle Lydie Adolphe est en effet un des plus vigoureux, des plus complets et des plus utiles que nous ayons eu à analyser cette année. Il apporte sur l’esprit du Code civil et sur le rôle que joua Portalis à sa rédaction de multiples nouveautés. Il honore celle qui l’écrivit, ceux qui en dirigèrent les efforts, et le Centre d’études de la Révolution française qui l’édita.
G.-M.
0075. 12 septembre 1936, Nouvelles Littéraires, par Frédéric Lefèvre
« Portalis et son temps ». « Le bon génie de Napoléon » par Lydie Adolphe
Le Centre d’Etudes de la Révolution française publie le premier volume, Portalis et son temps, d’une série de travaux historiques. Mlle Lydie Adolphe nous y intéresse à la vie et à la pensée d’un grand homme de l’époque révolutionnaire, Portalis, l’auteur du Concordat de 1801, et l’un des principaux rédacteurs du Code civil. Comme le dit M. P. Esmein, professeur à la Faculté de Droit de Paris, dans la préface : « A ceux qui cherchent dans l’histoire un enseignement, elle montre un Français typique qui sait conserver son équilibre à travers une époque troublée, amalgamant dans son idéologie le neuf du vieux. Nous songeons que notre temps est semblable ». La tâche de Portalis fut importante. Il fit d’abord une carrière brillante d’avocat à Aix-en-Provence, où de nombreux monuments attestent encore l’engouement des Provençaux pour leur « héros national ». Il lui fut donné notamment de se mesurer avec Mirabeau et d’en triompher au cours de l’action en séparation intentée par la comtesse de Mirabeau, qui fit courir toute la région aux audiences et défraya la chronique. Porté aux fonctions d’administrateur de la Provence, il fut envoyé par ses concitoyens à Paris, où le reçurent d’éminentes personnalités de l’époque : Necker, sa femme et sa fille, M. et Mme de Beauvau, le Maréchal de Noailles, Mme de Grammont, le duc de Choiseul, d’autres encore. Ses lettres à sa femme, jusqu’à présent inédites, nous renseignent sur l’état et les mœurs de la capitale à la veille de la Révolution. De retour en Provence, les troubles le forcèrent bientôt à fuir de ville en ville jusqu’à Paris, où il ne tarda pas à être dénoncé à Robespierre, qui inscrivit son nom sur les listes adressées chaque jour à Fouquier-Tinville. Par miracle, le fils de Portalis parvint à placer le dossier de son père au-dessous de tous ceux qui étaient à examiner ; survint le 9 thermidor, qui le sauva. Président du Conseil des Anciens en 1796, et chef de ce Parti Constitutionnel qui devait tomber au 18 fructidor, Portalis échappa cette fois encore à la mort qui l’attendait en Guyane. Presque aveugle, il erra en Suisse et en Allemagne, où ses amis et admirateurs lui trouvèrent enfin asile chez le comte de Réventlow, beau-frère du comte Christian de Stolberg où fréquentaient Jacobi, Voss, Klopstock, Niebuhr, Wieland, Reinhold, et autres lettrés, qui le familiarisèrent avec la littérature et la jeune philosophie allemande. Ses lettres d’exil, dont Mlle Lydie Adolphe cite d’abondants passages, sont bien captivantes. Mais c’est sur le rôle de Portalis auprès de Napoléon, dont il fut « le bon génie », que l’auteur insiste, à juste titre, dans la partie historique de l’ouvrage. « Parlez-moi de gens comme vous, disait le Premier Consul à Portalis au Conseil d’Etat, je suis heureux de me trouver au milieu d’eux… Nous ferons de grandes choses. » En fait, il lui confia toujours les entreprises qui lui tenaient à cœur, qu’elles fussent religieuses, civiles, d’ordre politique, ou d’organisation intérieure. Et le fils de Portalis, le futur membre de la Chambre des Pairs et Premier Président de la Cour de Cassation, alors Secrétaire de Légation à Londres puis à Berlin, et observateur impartial, tenait son père au courant des réactions de l’étranger. Cependant, les conseils d’un homme probe, éclairé, allaient manquer au maître de la France. Portalis mourut le 25 août 1807. Il était membre de l’Académie française.
Cet important travail, où de nombreux documents inédits, dont une lettre du Premier Consul, corroborent les déductions psychologiques de l’auteur, se termine par une partie très neuve concernant l’influence de Portalis sur le Code civil. La question du réalisme du Code, celle du rôle de la jurisprudence précèdent deux chapitres traitant de la propriété de la femme dans le Code civil, par rapport aux conceptions d’alors. Enfin, la théorie du droit naturel est exposée, dans son opposition surtout avec la doctrine allemande de la force matérielle créatrice du droit, au cours d’une conclusion intitulée « le coffre aux rêves », qui est une critique, mais aussi une réhabilitation du droit naturel. C’est autour de cette question, d’ailleurs essentielle, des rapports de la morale avec le droit que tourne la partie centrale du livre : « le penseur ». Celle-ci nous présente une originale synthèse des grands courants d’idées qui dominèrent la fin du XVIIIème siècle : les différentes attitudes devant la Révolution, le rôle des « idéologues », le problème de l’ordre en face de la liberté individuelle. Et c’est peut-être dans cet ouvrage, ce qui sera le plus apprécié. – (Librairie du Recueil Sirey.)
Frédéric Lefèvre
0076. 29 septembre 1936, L’Aube, par Jean Soulairol
Un homme et un code
Une étude sur le code civil, sur les idées qui l’ont inspiré, sur le milieu où il est né, sur les hommes qui l’ont édifié, sur celui en particulier qui en paraît bien le principal artisan, voilà sans doute qui ne laissera pas de paraître d’abord à la plupart des lecteurs quelque chose qu’il faut réserver aux spécialistes, surtout si son éditeur est réputé pour ne produire que des travaux juridiques. Ce sera là une grave erreur. Quand le droit n’est pas considéré d’une manière abstraite, quand il reprend ses racines dans les événements d’une époque, dans les pensées et dans la vie même de ceux qui le disent, il peut faire l’objet d’un volume aussi vivant et aussi intéressant que bien des biographies et même bien des romans. Tel est, sous les auspices de l’Université de Paris et du Centre d’Etudes de la Révolution Française, dans la série des Etudes Historiques, à la Librairie du Recueil Sirey, le très beau livre que vient de nous donner Mlle Lydie Adolphe, Portalis et son temps, « le bon génie de Napoléon ».
Dans la préface qu’il lui consacre, M. Paul Esmein, professeur à la Faculté de droit de Paris, montre, il est vrai, l’originalité rare d’un pareil ouvrage : « On n’a guère coutume, dit-il, de consacrer de longues études aux hommes qui ont joué un rôle important dans l’élaboration des lois… La raison en est sans doute que la pensée personnelle du jurisconsulte disparaît, pour ceux qui ont à l’appliquer, derrière la règle abstraite ». Cependant, poursuit ce maître éminent, « … le droit est si intimement lié à la vie, aux intérêts particuliers comme aux collectifs, que les doctrines juridiques d’un homme ne peuvent manquer d’être influencées par sa conception personnelle de la vie… » Voilà bien ce qu’a recherché dans Portalis, Mlle Lydie Adolphe. De telle sorte que tout son livre, non seulement les chapitres consacrés à la vie et à la personne de son héros, mais ceux qui nous présentent l’œuvre, les pensées et les lois mêmes élaborées par celui-ci nous entraînent par un vif intérêt, - par un intérêt d’autant plus vif encore que, non seulement la volonté, le cœur, l’âme de Portalis sont toujours en jeu, mais que nous assistons sans cesse à leur action et à leur réaction dans un siècle qui fut celui de Rousseau, de Voltaire et de la Révolution Française, bien plus : à leur action continuée jusqu’à nos jours, quand, par exemple, Mlle Lydie Adolphe étudie, de la manière toujours concrète et toujours vivante qui est la sienne, quelles sont, par rapport à nous, les conceptions que se fit le Code civil de la propriété et de la femme. Y a-t-il, en ce XXème siècle, problèmes plus brûlants que ceux de la répartition des richesses et du rôle féminin dans la société ? En nous montrant ce qu’ils sont, réellement, dans le Code qui nous régit encore, l’auteur de Portalis et son temps nous rend aussi actuelle et comme pressante l’œuvre du grand jurisconsulte.
A peine puis-je indiquer en quelques lignes l’importance d’un tel ouvrage. Deux idées qui nous sont chères me semblent cependant le diriger : c’est d’abord qu’il faut donner à la personne humaine dans la société sa place, la première : « Les progrès d’une société, écrit Mlle Lydie Adolphe, ne peuvent provenir que des efforts individuels ». C’est ensuite qu’il faut chercher non pas à détruire mais à construire. Tout le livre illustre la pensée de Sainte-Beuve sur Portalis, « ami d’une tradition progressiste et d’une innovation légitime ». Ce grand homme répugnait aux violences meurtrières.
Jean Soulairol.
0077. 30 septembre 1936, L’Aube, par Jean Soulairol
Province et Paris
En 1782, Jean-Etienne-Marie Portalis quitta pour la première fois la noble ville d’Aix où son père était professeur de Droit Canon à l’Université, Marseille dont elle était déjà le Versailles et où il avait été élève au Collège de l’Oratoire, enfin le petit village de Beausset dans le Var où il était né le 1er avril 1946 et auprès duquel s’élevait le bourg de la Cadière où sa première enfance s’était écoulée entre un grand-père qui lisait Montaigne et une grand-mère aussi pieuse que lettrée. La vie provinciale et la vie féminine étaient déjà tout ornées de studieux loisirs. Ce serait une erreur de croire que les rives heureuse de la Méditerranée et la Provence fleurie ne connaissaient point alors la lumière de l’esprit et de la poésie. Mais Portalis était assesseur d’Aix, il avait à s’occuper dans la capitale des affaires de sa province : il la quitta donc pour venir à Paris.
Le livre de Mlle Lydie Adolphe, Portalis et son temps, nous livre sur ce voyage des documents d’un grand charme. Je ne puis me résoudre moi-même à quitter ce volume, dont nous parlions hier, sans en avoir fait état. En un temps où des paysans semblent croire qu’il n’y a de bonheur et d’intérêt qu’à vivre à la grand’ville, dont ils ignorent les misères, les sages pensées de Portalis valent toujours. Paris ne l’éblouit point. Et les lettres qu’il écrit là-dessus à sa femme peuvent encore nous servir de leçons :
« Quelle ville que Paris ! » s’écrie-t-il. « C’est un amas de poussière et de boue ». Cela n’est plus vrai, sans doute, mais écoutez la suite : « Le climat varie d’une minute à l’autre. Dans la même journée on a le soleil, le vent, la pluie, le chaud et le froid (Eh ! Eh !). – Les promenades sont magnifiques (Ah !). Mais c’est un chaos. Pendant toute la journée, on est entouré de jeux, de spectacles, de foires, d’objets de dissipation. Mais quelle futilité ! Tout est artifice. On dirait qu’on ne veut amuser que des enfants. Tu n’as pas idée de la ridicule légèreté de tous ces établissements que le plaisir consacre à l’ennui ». Voilà qui n’a pas changé. Cette lettre est du 31 août 1782. Le 12 septembre, Portalis ajoute : « On ne cherche dans ce pays qu’à s’étourdir et sûrement on s’y ennuie plus qu’ailleurs. On est toujours en voiture. On cherche toujours à faire quelque chose de nouveau. La société est divisée en deux classes dont l’une vit le jour et l’autre la nuit. Tous cherchent le plaisir et manquent le bonheur ». Cette dernière pensée ne semble-t-elle pas sortie de Beaumarchais, de Montesquieu ou de Vauvenargues ? Portalis ne manquait pas de style. Mais, pour revenir à notre sujet, qui oserait avouer que la plupart des Parisiens ne continuent pas aujourd’hui à chercher le plaisir et à manquer le bonheur ?
Que l’on ne dise point que les choses se passent de même en province. Qui a les fruits de son verger, le vin de sa vigne, les pigeons de son colombier et peut, après le travail champêtre, se retirer dans un bon coin avec un bon livre ne connaît pas sa félicité. « … La dépense est énorme, disait déjà Portalis de Paris. Une bonne pêche coûte 6 sols… Tu ne saurais croire combien tout est ruineux ici. L’eau, l’air même, tout se vend ». Si cela n’est plus vrai à la lettre, le fond est bien exact… O trop heureux les provinciaux, comme dit à peu près le poète latin, s’ils savaient tous les biens qu’ils possèdent !
Jean Soulairol
0078. septembre 1936, L’Etat Moderne,
Portalis et son temps, « le bon génie de Napoléon » (avec portraits et documents inédits), par Lydie Adolphe, licenciée ès lettres, docteur en droit : préface de M. Paul Esmein, professeur à la Faculté de Droit de Paris. Un vol. gr. In-8° de 351 pages broché : 40 fr. Sirey, 22, rue Soufflot, Paris
Le Centre d’Etudes de la Révolution française offre sous ce titre un ouvrage jeune, vivant, impartial, solidement documenté, utilisant même de nombreux documents inédits, et agrémenté de plusieurs portraits du célèbre rédacteur du Code civil.
Cette étude de Portalis, d’abord administrateur de la Provence, puis homme d’Etat, jurisconsulte de profession et philosophe par occasion, toujours personnage historique, comprend trois parties.
Dans la première, l’auteur décrit l’Homme, sa vie mouvementée et vibrante, ses audaces, ses conquêtes et ses déceptions, sa renommée européenne, ses travaux efficaces et rénovation spirituelle et d’organisation temporelle, son rôle intime et peu connu auprès de Napoléon, ses essais de philosophie pratique à travers un perpétuel élan vers le bonheur.
Dans la deuxième partie, intitulée le Penseur, il s’agit spécialement de l’esprit de Portalis : comment et par qui il fut formé, quelles questions l’attirèrent, comment il comprit son époque et dans quelle mesure il l’exprima, dans quels milieux il évolua, et quelle position générale il tint en face de tous les problèmes ouverts du siècle finissant : les théories des « novateurs » et des « philosophes », la question du « temps » et la « philosophie de l’histoire », la Révolution montante, puis l’Empire triomphant, l’envahissement de la « nature » et la place de la théorie du « droit naturel ».
Dans la troisième partie, le Législateur, est montré le rôle de Portalis dans la rédaction du Code civil. Car c’est Portalis qui lui infusa l’âme et qui, au milieu des solutions de détail et des réglementations nécessaires, sut en faire le monument d’une pensée commune, latente, impersonnelle, et l’offrir comme le fruit d’une méditation générale de tous les Français de ce temps.
Ce sont toutes les aspirations d’un siècle que nous retrouvons, grâce à Portalis. Notre époque ne présente-t-elle pas le même mystérieux enchevêtrement ? Aux hommes tourmentés de notre temps, Portalis peut enseigner à traverser sans tâche la corruption, et sans défaillance, le malheur, car, avec une âme sans reproche, il sut toujours rester lui-même.
Le livre de Mlle Adolphe est construit selon le mode le plus parfait et le plus démonstratif du plan d’agrégation. Avec cela, la culture littéraire de l’auteur renforce singulièrement l’exposé juridique et révèle l’avantage qu’il y a à poursuivre de front les études de Lettres et celles du Droit.
0079. 25 novembre 1936, Gazette du Palais,
0080. novembre 1936, Polybiblion, par Antoine de Tarlé
Portalis et son temps, par Lydie Adolphe. Paris, Librairie des Recueil Sirey, 1936 ? In-8 de VIII-353 p. Prix : 40 fr.
Thèse de doctorat en droit de Mlle Lydie Adolphe, ce livre est publié par le Centre d’études sur la Révolution française de l’Université de Paris. Le professeur Paul Esmein lui a donné une courte préface, dans laquelle il met en évidence l’intention de l’auteur : faire connaître la pensée personnelle d’un grand jurisconsulte français typique, qui sait conserver son équilibre à travers une époque troublée, amalgamant dans son idéologie le neuf au vieux, sans trop grand souci de rigueur logique. Dans le livre, l’élément historique et l’élément juridique sont étroitement liés, avec la prédominance de ce dernier. Trois parties : l’homme, le penseur, le législateur. Dans la première Mlle Lydie Adolphe nous trace la vie de Portalis, montre sa personne, décrit son œuvre. Il fut, dit-elle, le bon génie de Napoléon, auquel il donna toujours de bons conseils et rendit des services inappréciables dans la négociation du Concordat et la rédaction du Code Civil. Il est certain qu’il devint le confident du Consul, puis de l’Empereur, qui lui témoigna beaucoup d’amitié et eu pour lui de l’admiration. C’est tout à l’honneur du maître d’avoir distingué dans Portalis un homme d’une parfaite honorabilité, d’une intégrité indiscutée et don la voix représentait, pour ses contemporains, une sécurité absolue. Avec la même rapidité que Portalis pour découvrir le génie chez un général vainqueur, Napoléon connut le cœur, rare et exquis de celui qu’il élevait jusqu’à lui.
Dans la deuxième partie, l’auteur étudie en Portalis le penseur. Un chapitre préliminaire sur les idées et les lumières. Puis un rapide examen passe en revue le témoin, l’historien, la tradition, examen nécessaire, puisque chez Portalis, c’est la tradition française qui justifie le maintien des institutions anciennes. Il admire d’ailleurs les philosophes allemands, excepté Kant, qu’il juge presque aussi fou que Fichte, « le sophiste au comble du délire. » Puis vient un aperçu de la tempête révolutionnaire, qui donne à l’auteur l’occasion de rappeler que les préoccupations de Portalis tournent autour de la défense de l’ordre. Elle cite à ce propos une lettre à Lafay du 18 novembre 1798 avec cette phrase remarquable : « Le procès de la liberté est jugé contre le despotisme ; il ne l’est pas encore contre l’anarchie. »
Etudiant les idées du XVIIIème siècle, elle ne pouvait pas laisser de côté « la nature » ce qui l’amène à la question du droit naturel. Elle cite à ce propos M. Louis Le Fur, mais paraît ignorer le P. Valentin.
Enfin, elle arrive à Portalis législateur et l’un des auteurs du Code civil. Après un chapitre préliminaire sur le Conseil d’Etat, elle étudie en détail les caractères généraux du Code civil : est-il réaliste ? Bourgeois ? Complet ? Deux chapitres sont encore consacrés à deux éléments essentiels du code, la propriété et la femme. A cet égard les idées de Portalis sont très intéressantes et de pleine actualité. On peut même dire qu’il est en avance sur son temps. C’est ainsi qu’il fait confiance aux lois et règlements à venir pour « désabsoluter » le droit de propriété, et limiter les abus possibles de l’autorité maritale. Ces idées, qui nous sont aujourd’hui familières, étaient alors toutes nouvelles.
Le travail de Mlle Lydie Adolphe apporte beaucoup de neuf. Elle a utilisé heureusement les papiers de la famille Portalis et trace de son héros un portrait qui le montre tel qu’il fut réellement, avec les plus belles qualités.
Le livre est orné de plusieurs portraits et nous montre le fac simile d’une lettre autographe de Portalis à Necker. Son écriture est petite, mais très nette. Livre d’une grande valeur, auquel on reviendra toujours pour connaître l’histoire des idées juridiques au temps du Consulat.
Antoine de Tarlé.
0081. 25 novembre 1936, Marianne, Paris, non signé
Lydie Adolphe : Portalis et son temps. (Sirey)
La figure de Portalis, qui fut le principal rédacteur de notre Code civil, pour n’être que trop peu connue, n’en est pas moins l’une des plus attachantes de la fin du XVIIIè siècle, qui en vit éclore de si nombreuses.
Entré très jeune dans la vie publique, Portalis fut tour à tour avocat, législateur, philosophe, ministre.
Mais dans un temps de violence et de désordre, où dans de sanglantes convulsions naissait une société nouvelle, il sut rester l’homme de la paix, le représentant des idées morales.
C’est donc à lui qu’il appartint d’asseoir et de mettre en œuvre la pensée hardie de la Révolution.
0082. 8décembre 1936, Het Fransche bock, Amsterdam, par J. Grebler
In de Librairie du Recueil Sirey is uitgekomen het imposante bock van LYDIE ADOLPHE : Portalis et son temps. Een buitengewoon doorwrocht werk, waarmee men de schrijfster slechts kan gelukwensen, al mag ik mij omtrent de betekenis van Portalis voor de rechtshistorie geen oordeel aanmatigen. Bij het vele oppervlakkige en populaire geschrijf, waarmee de historiographie de publieke smaak pleegt te strelen, is dit ernstige, indrukwekkende bock een verademing.
J. Grebler
0083. décembre 1936, Le livre Français, non signé
Portalis et son temps. « Le bon génie de Napoléon ». In-8°, VIII-353 pages. Recueil Sirey, 1936, 40 francs.
Malgré les travaux déjà anciens de Boullée, de Lavollée et d’autres, il restait beaucoup à dire sur le grand honnête homme que fut Jean-Etienne-Marie Portalis. Mlle Lydie Adolphe vient de combler heureusement cette lacune en consacrant à ce dernier un livre dont l’intérêt égale la très scrupuleuse information. Tour à tour elle étudie l’homme, le penseur, le législateur. L’ancien avocat au barreau d’Aix, qui s’était fixé à Paris après Thermidor et siégeait au Conseil des Anciens, banni lors du coup d’Etat de Fructidor, attira tôt l’attention de Bonaparte. Son action au cours des négociations pour le Concordat, son rôle dans la rédaction du Code civil, dont il rédigea le Discours préliminaire, furent, comme on le sait, de premier plan. Grâce à des documents inédits patiemment recueillis, Mlle Adolphe éclaire d’un jour nouveau l’esprit et l’âme de cet éminent jurisconsulte qui disait : « La loi gouverne mal quand elle gouverne trop ». Elle nous montre, selon l’expression de M. Paul Esmein, « un Français type qui sut conserver son équilibre à travers une époque troublée ». A côté de la partie spéciale consacrée aux problèmes juridiques, que nous n’avons pas à juger, son livre rendra de grands services à tous les érudits qui désirent mieux connaître les bases sur lesquelles fut bâti l’édifice napoléonien.
0084. 10 avril 1937, Dossiers de l’Action Populaire, Vanves, non signé
Lydie Adolphe : Portalis et son temps. Librairie du Recueil Sirey, 1936, 351 p.
Ce Portalis n’est pas le ministre des cultes de Napoléon, bien connu dans l’histoire des démêlés de l’Empereur avec le Pape, mais son père, Portalis l’Ancien, qui fut d’ailleurs aussi (et comme premier titulaire de cette charge) ministre des Cultes. Il eut une grande part dans la rédaction du Code civil et du Concordat. A ce titre, la thèse présentée par Mme Lydie Adolphe est déjà bien intéressante. Il y faut ajouter l’intérêt offert par la critique des « Idées philosophiques » qui eurent un rôle si actif dans la Révolution. On se plaira surtout à discuter, en lisant les pages que lui consacre Mme Adolphe, la conception, si répandue dans la dernière génération du XVIIIème siècle, de la Nature et du Droit naturel.
0085. 15 mai 37, Le jour, par A. Hadengue
« Portalis et son temps », par Lydie Adolphe (Recueil Sirey)
Si cette étude sur le principal rédacteur du Code civil s’adresse d’abord aux juristes, elle ne les intéressera pas seuls. Autant qu’à l’histoire du droit. Portalis appartient à l’histoire générale par sa politique au Conseil des Cinq-Cents, par son rôle dans l’élaboration du Concordat, par l’influence qu’il exerça sur l’empereur dont il fut l’un des collaborateurs intimes et, nous dit son biographe, « le bon génie ».
Construit avec méthode, le livre se divise en trois parties : l’homme, le penseur, le législateur. Les chapitres sur la doctrine du législateur pourraient bien, semble-t-il, être moins touffus sans rien perdre de leur substance, et l’on regrette souvent que la pensée de l’auteur ne soit pas servie par une langue plus souple.
Mais c’est peut-être en elles-mêmes que la vie et la personne de Portalis sont le plus attachantes. On saura gré à Mlle Lydie Adolphe de nous les présenter excellemment en utilisant de nombreux documents inédits. Les plus précieux de ceux-ci sont les lettres familières écrites par le jurisconsulte à sa femme, notamment au cours d’un voyage à Paris en 1782, puis pendant son émigration forcée après le 18 fructidor. On y trouve le reflet des différents milieux que traversa, en observateur philosophe et en homme d’esprit, un représentant typique de l’élite française à la fin du dix-huitième siècle. On y trouve aussi un homme de grand cœur et d’une rare dignité morale. Par ses vertus privées dans une époque de corruption, par son esprit de conciliation en des jours de violence, par le sens du réel et le souci de la durée qui s’alliaient chez lui à la recherche du progrès dans une ère de transition difficile. Portalis offre d’utiles exemples à notre temps. Chacun de nous peut puiser des sujets de méditation dans l’étude substantielle et consciencieuse qui lui est consacrée.
A Hadengue
0086. 9 Mai 1937, Revue des Cours et Conférences, signé X…
Bibliographie
Lydie Adolphe. Portalis et son temps, « le bon génie de Napoléon ». Avec une préface de M. Paul Esmein, professeur à la Faculté de droit de Paris, de nombreux documents inédits, cinq portraits hors texte, et un fac-similé d’une lettre à Necker. (Librairie du Recueil Sirey, 22, rue Soufflot, Paris.)
Portalis, bien qu’un peu oublié de nos jours, connut à la fin du XVIIIème siècle une réputation européenne. Avocat déjà célèbre au barreau d’Aix, puis administrateur de la Provence, il fut en rapport avec les plus grands personnages de l’ancien régime. Installé à Paris pendant la Révolution, il devint président du Conseil des Anciens, où il fut, nous rapporte Lacretelle, « l’orateur qui donnait le plus de lustre et de poids ». Proscrit au 18 fructidor, il parcourut la Suisse et l’Allemagne, envoyant à sa famille restée à Paris des lettres, dont Mlle Lydie Adolphe nous fait connaître de magnifiques passages.
Napoléon se l’attacha et lui confia le soin de négocier et d’organiser le Concordat avec le Pape, le mit à la tête de plusieurs ministères, et le chargea avec Tronchet, Bigot-Préameneu et Maleville de la rédaction du Code civil, qui régit encore la France du XXème siècle. L’existence de Portalis nous est contée dans la première partie de cet important volume, qui étudie ensuite, à travers le vaste esprit d’un homme presque universel, les grands courants de la pensée de son époque, et ceux qui dominèrent dans l’établissement du Code civil.
Le Centre d’Etudes de la Révolution française nous offre là un travail impartial et sérieux d’une lecture attachante. Il intéressera les historiens et particulièrement les historiens de la pensée autant que les juristes. Mlle Lydie Adolphe nous présente au surplus une lettre inédite de Napoléon, dont Portalis fut le « bon génie ».
« La France Intellectuelle »
A l’entrée du Palais du Livre, inaugurée hier, Mlle Lydie Adolphe, dont le beau livre, Portalis et son temps, vient d’être couronné par l’Académie Française, a réalisé une carte tout à fait remarquable des divers centres intellectuels de la France. Les Académies Régionales, les Sociétés archéologiques et littéraires de la plupart des villes sont indiquées d’une manière fort nette. De plus, par un système de coloriage fort intéressant, l’importance des travaux de l’esprit dans les divers départements. Ainsi, le visiteur de l’Exposition pourra voir l’état actuel de toute une espèce d’activité de notre pays qui n’est point inférieure ni à son activité touristique ni à son activité sportive et qui prend ainsi, en bonne vue, la place qui lui revient.
0090. 1937, non signé
Au Palais du Livre (Trocadéro, aile Passy)
On retrouve encore l’Ardenne en ce magnifique Palais du Livre, où s’ébauche, sous la direction de M. Jean Babelon, le futur Musée de la Littérature conçu par M. Julien Cain. Du rayon bien achalandé du symbolisme se détachent Rimbaud (avec son bonnet de police prêté par le Musée de Charleville) et Verlaine, présentés par M. Jean Fraysse, qui a d’autre part réservé une bonne place à La Grive.
Nos amis belges luxembourgeois sont chez eux au panneau des Ecrivains étrangers de langue française, excellemment aménagé par Robert de Traz.
Enfin le Bulletin des Amis de Rimbaud est exposé par Mlle Lydie Adophe, qui a aussi dressé la carte littéraire des provinces. Arts et techniques dans la vie moderne ! Une des grandes nouveautés de l’après-guerre, c’est bien la floraison sur tout le terroir de France de ces sociétés d’écrivains qu’a relevées avec soin Mlle Lydie Adolphe. Regrettons seulement qu’on ait « collé » au-dessus de cette carte une pensée de Renan ici déplacée et fausse en tous lieux : « L’esprit humain n’a pas de région. La bonne méthode n’a rien de local ni de provincial ».
0091. Le livre et les Arts graphiques à l’Exposition, par Jean Babelon
(…) Les autres parties du Musée littéraire sont relatives à des institutions. Mlle Lydie Adolphe et M. Bouteron ont donné la carte des Sociétés savantes de France ; un schéma retrace l’histoire de l’Institut de France, de l’Académie Française. Puis c’est l’Académie Goncourt, les différentes associations littéraires : poètes, critiques, romanciers.
De grands panneaux nous montrent ensuite l’histoire du Manuscrit, sous l’égide d’une page monumentale, le manuscrit agrandi de Booz endormi conservé à la Bibliothèque Nationale.
Cet historique en raccourci nous conduit du plus ancien manuscrit d’Homère jusqu’à André Chénier, en passant par Charles d’Orléans, Rabelais et Montaigne, Racine et Voltaire.
(…)
Jean Babelon
0107. 21 janvier 1939, La Quinzaine Oranaise, Oran, Algérie, par Georges Hendrix
La Littérature et l’Exposition (Catalogue de l’Exposition Internationale de Paris en 1937)
La littérature est-elle matière exposable ? Cette question, la plupart des organisateurs d’exposition ont dû se la poser. Ils y ont répondu différemment, et M. Julien Cain rappelle avec un peu d’ironie cette phrase du commissaire général Alfred Picard, en tête de son Bilan d’un siècle, qui fut le rapport sur l’Exposition universelle de 1900 : « La littérature ne figure pas et ne peut figurer dans le programme des expositions. »
Faut-il rappeler que cette affirmation un peu hâtive a reçu au cours de l’exposition de Paris de 1937 une… mise au point qui démontre d’une manière éclatante que la Littérature peut tout aussi bien intéresser les foules que les découvertes scientifiques ou pratiques auxquelles on élève de somptueux palais.
Il suffit de s’entendre. Et tout d’abord, de quoi s’agit-il ? « Exposer, dit M. Julien Cain dans Ebauche et premiers éléments d’un Musée de la Littérature (1), c’est d’abord choisir – choisir quelques éléments parmi beaucoup, les grouper selon un ordre déterminé ; c’est aussi tenter de faire apparaître en quelques instants au regard ce que de longues lectures, de patientes recherches permettraient seules à l’intelligence de découvrir. Il y a là un problème : quelques hommes d’une rare culture, des critiques, des historiens groupés dans la classe des manifestations littéraires, ont tenté de la résoudre. »
Dans le cas spécial de la littérature, comment allait-on s’y prendre ? Pas autrement que s’il s’agissait de la construction d’une machine ou de la fabrication d’une étoffe. On montrerait la production à différents stades de son achèvement, on produirait des plans et des vues, on indiquerait l’idée qui a présidé à la confection de l’ouvrage… Ici, cela s’appelle notes, ébauches, manuscrits… « On peut montrer les paysages devant lesquels a grandi un homme ou s’est formée une œuvre ». En un mot, « nous avons tenté un essai d’explication, toujours concrète, de la manière littéraire », écrit justement M. Julien Cain.
On sait ce que cela a donné. On a voulu conserver un souvenir de ce magnifique ensemble que les spécialistes avaient groupés pour notre édification. Et nous retrouvons aujourd’hui dans Ebauche et premiers éléments d’un musée de la Littérature le principal de ce qui fut exposé en 1936. Quelques photographies restituent le cadre assez restreint dans lequel s’est développé l’effort de la classe des manifestations littéraires. Chacun des collaborateurs a rédigé le thème sur lequel a joué son érudition. On retrouve avec plaisir et sous une forme condensée la magistrale autant qu’ingénieuse mise en scène de la Comédie Humaine réalisée par M. Marcel Bouteron. On revoit aussi le Stendhal de M. Henri Martineau, le Victor Hugo de Mme Cécile Daubray, le Georges Sand de Mme Aurore Sand, le très intéressant Sainte-Beuve de M. Jean Bonnerot, le Gustave Flaubert de MM. René Dumesnil et Armand Dorville, le Baudelaire de M. Y.-G. Le Dantec, l’Ernest Renan de Mme H. Psichari, l’Emile Zola de M. Maurice Le Blond, l’Alphonse Daudet de M. A. Ebner, l’Anatole France de M. Jacques Lion, le Maurice Barrès de M. Maurice Martin du Gard et enfin le Marcel Proust de M. L. Pierre Quint.
Une deuxième partie est consacrée aux groupements et institutions littéraires avec la collaboration de Mme Lydie Adolphe (Les Académies et Sociétés Savantes françaises depuis trois siècles), M. Robert de Traz (Les écrivains étrangers de langue française), M. Benjamin Crémieux (Les P. E. N. Clubs), M. Dominique Braga (Les Traductions), et M. Jean Fraysse (Revues, Manifestes, Groupements littéraires de 1867 à nos jours). Une étude de M. Jean Babelon sur Le Manuscrit, termine l’ouvrage.
Cette exposition fut un succès. L’ouvrage qui forme le rapport ne manquera pas d’intéresser tous ceux qui voudront organiser, petite ou grande, une exposition consacrée à la pensée humaine. Et, comme le dit M. Paul Valéry, en parlant de l’effort consacré à cette Exposition des Lettres : « Sa véritable récompense doit être d’éveiller dans l’homme qui passe une idée plus juste et plus relevée de la Littérature qu’il n’en avait peut-être jusque-là. Comment, se dira-t-il, et pourquoi tant de travail pour un objet si vain ? Pour noircir du papier faut-il tant de fatigues ? Et peut-être, ce visiteur concevra-t-il ce qu’il faut concevoir pour donner tout son prix à ce que cherche et traque l’écrivain sur cette feuille sous la lampe. »
Cette récompense, nombre de visiteurs ont dû la décerner muettement à tous ceux qui ont œuvré pour leur faire comprendre ce que c’est que « noircir du papier ».
Georges Hendrix
(1) Ebauche et Premiers Eléments d’un Musée de la Littérature, présentés sous la direction de Julien Cain, administrateur général de la Bibliothèque Nationale. Préface de Paul Valéry, de l’Académie Française. (Les Editions Denoël).
Before you descended the terrace of the fountains, before you saw the German eagle and the Russian athletes confronting each other in aerial challenge, a “stately palace reared its head.” This Musée de la littérature – a unique feature in any Exposition – occupied the right wing of the refashioned Trocadéro. It was devoted to a display of book-making, mechanical or creative. Although it opened late, it attracted visitors and had a good Press – notably in Les Nouvelles Littéraires and L’Illustration. The exhibit has now received its official write-up, as forming part of “Groupe I : Expression de la Pensée,” in the illustrated monograph, Ebauche et premiers éléments d’un Musée de la littérature : Présentés sous la direction de Julien Cain. Paris : Denoël, 1938.
With this documentation, and with certain lively memories, one may record the chief impressions garnered from the exhibit. Its outstanding novelty is emphasized both by M. Paul Valéry, in a preface to the above monograph, and by M. Julien Cain, of the Bibliothèque Nationale, “prodigieux animateur” of the entire scene. The former, in surprisingly lucid French, reminds us that the object of an Exposition is to “faire voir”. But how render visible the mental and spiritual genesis of a latterday book ? Evidently, the most diversified material aids must be summoned ; and this has never been done before. M. Cain agrees that no previous exposition has shown haw the creative effort may “be transported into the domain of sensible facts.”
The visitor to the new Trocadéro entered by a larger perron, with steps leading into the main hall. I shall omit the further ranges of the exhibit, given over to the techniques of printing and libraries. What was most remarkable from the threshold was rather the array of nineteenth-century authors, innumerable photographs, and memorials, that seemed to flow around the hall and to stand out from partition or panneau. Each exhibit was staged by an expert, and in most cases the expert on that particular writer. For instance, I had the good fortune to see the place first under the guidance of Marcel Bouteron, the authority on Balzac, who not only showed off his own speciality, but seemed to know everybody and everything around. Later, Jacques Lion showed me how his exhibit fitted into the general scheme, which may now be explained in some detail.
The idea was to represent par images thirteen different authors, mainly by photos of themselves, their MSS, and masterpieces at various stages of publication. There were also reproductions of the people and scenes that they had used, along with likenesses of their associates, inspirers, disciples. A work like A la Recherche du Temps perdu would be represented as radiating from a complex of forces. Three tiers of exhibits were usually found. The topmost demonstration on the panel was to give the gros public a “souvenir oculaire” of their man. Across the wall-space, there were transcribed, in huge lettering, certain significant mottoes or slogans, together with enlarged reproductions of each author at he height of his career. Then, on a somewhat lower range, would figure intermediate photographic material, etc., still comprehensible to the general public. Finally, in glass cases below, as a rule, and on a smaller scale, would come more technical and expertly arranged material. This was the feature that would best repay study and would elicit the most interest from true Proustians or Balzacians. The development of a given work, or of a famous passage, was shown from start to finish – e.g., from MS though corrected proofs, to the pre-original, the “original” and the definitive editions. The thirteen individual writers may be arranged in three categories, according to the degree of excellence or interest which the présentations offered – and which usually corresponds to the quality of the write-up in the commemorative volume. General opinion seems to place among the first lot, these five : Balzac, presented by Marcel Bouteron ; Baudelaire, by Yves-Gérard Le Dantec ; Flaubert, by René Dumesnil ; A. France, by Jacques Lion ; Proust, by Léon Pierre-Quint. On a somewhat lower plane – referring always to the quality of the exhibit – might be placed : Renan, by his grand-daughter, Henriette Psichari ; Sainte-Beuve, by J. Bonnerot, now editing the Correspondance ; Zola, by Maurice Le Blond. Among the “also rans,” in spite of the importance of their names, would probably be reckoned Barrès, Daudet, Hugo, Georges Sand, and Stendhal. It is regrettable that two or three of the less successful demonstrations were “presented” by lady descendants of the authors in question.
En revanche, it was under the able direction of another lady – Mlle Lydie Adolphe of the Bibliothèque Nationale – that an interesting chart was contrived to show the development of the Academies : a systole and diastole between Paris and the provinces. There was also exhibited a long array of periodicals, editors, manifestoes, to illustrate poetic movements from the Parnassians down to Sur-Realism.
We return to our authors, particularly to two or three with whom the writer is best acquainted.
The special problem with regard to Balzac was one of the most difficult, because it was a question of representing, in two dimensions, the density and involutions of a huge mass of living and writing. Only, salient features could be chosen, and, especially in the upper ranges, these should have “the full effect of shock and suggestion” which modern technicians demand from the image. It was necessary to make the spectator feel at once that he was in the presence of a Titan. To set the pace, two slogans in large running characters were employed. For Balzac’s work : “Moi, j’aurai porté une société toute entière dans ma tête ». And for his life, the celebrated, though slightly apocryphal, saying that his existence had been dominated by two desires : « être célèbre et être aimé”. This bifurcation for desire was attested by two portraits : that of Mme de Berny, who surely loved him ; and that of Mme Hanska, who was the guiding star of his ambition. As for portraits of the author himself, the top pictures, still on a large scale, are two of the best in the standard iconography.
(…) “Symphonie en Ut mineur”, and was retouched subsequently. It appears fully in the original and the definitive editions of the novel. Now these various stages, about ten in all, including the earlier versions without the finale, including the program of the concert which Balzac heard, including his enthusiastic mention of it in a letter, plus the insertion in the proof and later appearances of the passage, were faithfully reproduced in facsimile and offered a major illustration of the method of M. Bouteron’s presentation. I may add that we verified together, in the Lovenjoul Collection, the particular revise where the passage was born.
E. Preston Dargan
0109. 1939, Devant les panneaux iconographiques et critiques, par Philippe Bertault.
(Catalogue de l’Exposition internationale de Paris de 1937, éditions Denoël)
(…) La seconde partie du catalogue est un compartiment réservé aux groupements et institutions littéraires. La place était mesurée. Il eût été souhaitable que cette partie de l’Exposition reçût un développement plus étendu. Le plus important des panneaux fut, comme il convenait, attribué aux Académies et aux Sociétés savantes françaises depuis trois siècles, à l’Institut de France, aux Sociétés savantes de Paris et de Province, aux Prix Littéraires. Mlle Lydie Adolphe a réussi à dresser une sorte d’arbre généalogique qui représente la naissance de toutes les Sociétés, leurs relations, leur indépendance, leurs modifications suivant qu’elles sont dues à l’initiative privée ou au pouvoir central et gouvernemental. Une carte de France, aux nuances plus ou moins foncées, indique l’activité des centres littéraires ou savants. L’institut de France, « réunion unique au monde de toutes les disciplines intellectuelles », est représenté, symbolisé ; il parle même en des formules empruntées à ses membres les plus illustres. Mlle Lydie Adolphe a su, d’une méthode sûre et élégante, caractériser le mouvement, la vie, l’art, l’expansion de cette activité, de cette effervescence, intellectuelles et proprement littéraires, d’un génie de clarté et de raison qu’est celui de la France.
Le Catalogue du Musée des Bibliothèques réunit une documentation photographique et statistique qui, par son abondance et sa variété, n’avait jamais été égalée. Il nous est impossible d’en donner ici, même une idée.
Après avoir assisté à l’élaboration du livre parvenu au terme qui est le manuscrit, nous le voyons maintenant dans l’imprimerie, l’édition, la reliure ; toutes les phases de l’expression écrite de la pensée. Nous sommes maintenant arrivés aux Bibliothèques qui la rendent accessible aux usagers.
Le public spécial des auteurs, écrivains, lettrés, bibliothécaires, sera non seulement captivé par ce tableau synthétique, mais il puisera dans ce catalogue des suggestions efficaces.
Le mot de Fouillée, les idées mènent le monde, est maintenant banal. Ce qu’il exprime n’en garde pas moins sa valeur. Le livre et la presse sont les véhicules des idées. Tout ceux qui participent, à quelque titre que ce soit, à leur diffusion, comprendront en feuilletant ces catalogues que la Littérature et la Presse sont des forces qui mènent les esprits vers la vérité ou l’erreur.
Philippe Bertault
« LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE DE BERGSON » par Lydie ADOLPHE
La Philosophie Religieuse de Bergson de Lydie Adolphe.
Ouvrage couronné en 1943 par l’Académie des Sciences Morales et Politiques.
Préface de Emile Bréhier, Membre de l’Institut.
Tout ouvrage de Bergson est une œuvre achevée ; rien ne venait de lui que de parfait ; ses livres successifs ne sont point comme les divers développements d'une doctrine arrêtée d'avance ; ils se présentent comme autant de mémoires ou d’essais relatifs à une question précise et limitée ; c'est dans la méthode que se trouve d'abord l'unité, et, par conséquence seulement, dans la doctrine. Bergson n'a abordé que tardivement le problème religieux ; c'est dans les Deux Sources de la Morale et de la Religion, ouvrage qui vient quarante-trois ans après les Données immédiates de la Conscience, qu'il a publié ses vues sur la question ; c'est donc ce dernier ouvrage que l'on s'attendrait à voir analysé et commenté dans l'écrit de Mademoiselle Adolphe. Or, elle lui donne relativement peu de place ; c'est l'œuvre entière du philosophe qu'elle a fouillée pour y trouver sa philosophie religieuse. La lecture de son livre non seulement la justifiera pleinement, mais donnera l'impression qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne devait pas procéder autrement. Il fallait pourtant y penser, et ce n'est pas sa moindre originalité ni son moindre mérite de découvrir que la philosophie religieuse n'est pas un simple appendice ni corollaire dans la doctrine, mais qu'elle est déjà plus que latente dans les premiers écrits.
Les modernes sont habitués à un compartimentage des réalités tel que, si lu qu'ait été Bergson, il a
souvent été mal compris ; il nous paraît aller de soi notamment que la science des choses de la nature, de la physique à la biologie, n'a rien à voir avec la religion, pas plus d'ailleurs que les sciences morales, puisque, si la psychologie, l'histoire et la sociologie s'occupent de la religion, c'est comme d'un objet, d'un phénomène mental, historique, social qui, avec beaucoup d'autres, rentrent dans leur cadre. La valeur de la religion n'est pas niée par là, mais elle se superpose, d'une façon mystérieuse, comme un autre ordre, à l'ensemble des sciences positives. Cette séparation n'est pas pourtant si ancienne : elle était, bien entendu, ignorée de l'antiquité classique, où rejeter les dieux hors du monde, les considérer comme indépendants des grandes forces qui animent la nature, ce n'était ni plus ni moins que les nier ; et même après que, à la Renaissance, les sciences physiques, prenant résolument pour fin l'opération sur la nature et non plus sa contemplation, se furent entièrement séparées de la théologie, il resta cependant une tradition, aberrante si l'on veut, mais très forte, qui, en dépit de tout, maintenait la liaison : c'est cette philosophie de la nature et cette philosophie de l'esprit qui, de Bruno et J. Boehme à Schelling et à Baader, constituent cette « philosophie non officielle » qui se refuse à rester au point de vue extérieur de l’operari et de la fabrication, mais ne renonce pas à saisir la nature dans son intimité, qui, enfin, voit dans l'esprit humain non un théâtre qui, à côté de beaucoup d'autres pièces, nous donne en spectacle le drame religieux, mais, passant du côté de la scène, trouve en lui un acteur, l'acteur principal de cette pièce. Et il faut encore songer à des traditions de pensée extérieures à l'Europe, celles des civilisations brahmaniques ou boudhiques par exemple, où la contemplation de la nature dépend plus ou moins des opérations proprement religieuses que l'on peut exécuter sur le corps et sur le moi.
L'on méprise assez souvent cette philosophie de « l'intérieur », parce que l'on voit bien qu'elle n'a jamais pu obtenir les merveilleux résultats dont s'enorgueillit notre industrie, fondée sur une science physico-mathématique ; mais c'est parce que l'on pense à tort que cette philosophie de la nature aurait l'ambition de fabriquer quelque objet pour l'utilité de l'homme, à quoi il est trop évident qu'elle ne réussit pas. L'on dit aussi, et cette fois non sans raison, qu'elle charrie avec elle une quantité énorme de superstitions, d'absurdités, de formules insensées et s'oppose ainsi à toute santé intellectuelle et morale : mais c'est alors qu'on la prend dans ses formes les moins relevées. En fait, et en particulier dans notre XIXe siècle, on la voit s'épurer chez des philosophes à qui on ne peut refuser la robustesse d'intelligence et le sens aigu des choses morales, chez Schopenhauer, chez Ravaisson, chez Emile Boutroux, chez tous ceux en un mot avec qui Bergson se reconnaît lui-même les affinités que Mademoiselle Adolphe a si souvent signalées.
Il ne s'agit certes pas de faire rentrer banalement un penseur incomparable comme Bergson dans un courant qu'il continuerait et maintiendrait, mais de dégager le type de pensée auquel il appartient. Or il est incontestable qu'il est de ceux chez qui l'évolution de la doctrine se fait non pas par développement dialectique d'un thème, mais par convergence d'expériences. Il est sûr également que le mot expérience n'a pas ici le sens qu'il a en physique, parce qu'il s’agit d'un contact de l'esprit non avec les choses, mais avec l'esprit ; et cette expérience est immédiate, non pas parce qu'elle se fait d'emblée (car elle exige beaucoup de dispositions naturelles ou acquises), mais parce que, après une lente et pénible élaboration préalable qui détourne l'esprit des choses et l'amène à l'esprit, elle atteint un contact. Libre à ceux qui prennent pour type l'expérience des choses de déclarer fantaisistes ce contact et cette intuition ; ils n'en sont sans doute pas bons juges, et Bergson, comme Descartes faisant appel des doctes aux gens du monde, pouvait les retrouver dans le bon sens pénétrant et les observations d'un romancier. Des penseurs de cette nature sont attentifs à souligner l'originalité irréductible de chacune des expériences, mais ils n'en sont pas moins portés à en saisir l'intime parenté ; les contrées neuves qu'elles nous découvrent ont, pour ainsi dire, accès les unes aux autres, à partir d'un point initial. L'ordre des études de Bergson aurait pu être différent ; mais, étant ce qu'il est, il est clair que l'expérience foncière de la durée réelle nous fait accéder, par la considération des divers degrés de tension de la durée, d'une part à la matière, d'autre part à Dieu même. « On pourrait le contester, si la conscience humaine, quoique apparentée à une conscience plus vaste et plus haute, avait été mise à l'écart, et si l'homme avait à se tenir dans un coin de la nature comme un enfant en pénitence. Mais non ! la matière et la vie qui remplissent le monde sont aussi bien en nous ; les forces qui travaillent en toutes choses, nous les sentons en nous ; quelle que soit l'essence intime de ce qui se fait, nous en sommes » ( La Pensée et le Mouvant ). Une fois nettement refusé l'agnosticisme de Kant ou de Spencer, une fois bien éclairé le sens de l'expérience en profondeur, il est inévitable que la philosophie, cherchant « l'essence intime de ce qui est », soit dès l'abord philosophie religieuse.
La méthode de Mademoiselle Adolphe est donc pleinement justifiée : ayant en main toutes les œuvres de Bergson, l'on ne peut les étudier autrement. Ajoutons qu'il faut, pour cela, atteindre l'extrême familiarité qu'elle a avec ces œuvres ; elle s'y meut avec une grande aisance, sachant trouver les rapprochements qui éclairent. Il est aussi dans l'esprit du bergsonisme, si nous le comprenons bien, de contrôler ses affirmations en les rapprochant de celles d'autres penseurs, même si ces penseurs lui ont été inconnus. Plotin était tout désigné, et Mademoiselle Adolphe, qui connaît bien les Ennéades, s'en est servi avec bonheur et même d'une manière neuve. Mais il faut surtout souligner ce qu'elle dit d'une part de la pensée hindoue, d'autre part de la théorie de la matière d'après les développements récents de la physique ; la « dématérialisation » de la matière, que l'on trouve dans la mécanique ondulatoire, lui fournit des explications très suggestives sur le rapport que Bergson établit parfois entre l'esprit et la matière. En somme, Mademoiselle Adolphe a étudié Bergson en bergsonienne, ce qui est sans doute la meilleure manière de le comprendre et de le faire comprendre.
Emile Bréhier
Membre de l’Institut.
0226. 1946, Les Nouvelles Littéraires
Désintégration de la pensée par Jean SOULAIROL
La Philosophie religieuse de Bergson
L’âge de la désintégration de l’atome paraît être aussi l’âge de la désintégration de la pensée. Il est des Bikini intellectuels où les expériences les plus redoutables sont tentées contre l’esprit. Parmi les systèmes qui s’entrecroisent, l’un réduit l’univers et l’homme à des réactions physico-chimiques, les idées les plus hautes, les sentiments les plus généreux n’étant pour lui que des «épiphénoménos » sans substance. L’autre, corollaire, fait tout reposer sur des échanges économiques, matériels, seule norme indéfiniment variable du juste et du vrai, qui n’existent pour lui qu’en fonction de l’utile. Un troisième, niant à son tour toutes les valeurs morales, met sur le même plan tous les phénomènes de l’existence.
Que l’on ne dise point qu’il s’agit là de considérations philosophiques sans aucun rapport avec les événements de la vie quotidienne. Au contraire, il y va de tout.
C’est pour cela qu’un livre comme « La Philosophie religieuse de Bergson » par Mlle Lydie Adolphe (Presses Universitaires de France) vient à son heure pour nous montrer qu’il n’y a pas coupure entre la science la plus exacte et la métaphysique la plus transcendante. Mlle Lydie Adolphe s’est interdit soigneusement de rien avancer qui ne trouve son point d’appui dans l’œuvre qui ne trouve son point d’appui dans l’œuvre écrite et publiée par Bergson lui-même. Bien plus : loin de se cantonner dans les « Deux sources de la morale et de la religion » comme on eût pu s’y attendre, c’est aux œuvres antérieures du grand philosophe qu’elle fait la plus large place, aux « Données immédiates de la conscience », à l’« Evolution créatrice », à l’Energie spirituelle », et surtout peut-être à « Matière et mémoire ». Ce faisant, elle marque très nettement que Bergson n'a pas voulu partir d’un auteur, mais des choses, et que la méditation bergsonienne se fonde tout entière sur l’expérience. Le premier problème qui s’est posé à lui n’est pas celui de la liberté, mais celui de la durée.
Au fur et à mesure que Mlle Adolphe avançait dans son étude, elle a constaté que les découvertes scientifiques les plus récentes et les plus retentissantes se trouvaient éclairées par la pensée de Bergson et s’intégraient parfaitement à sa vision de l’univers. C’est que pour Bergson tout le réel existe, et qu’il ne nie rien « a priori ». Il n’admet pas, comme le dit fort bien M. Bréhier, qui a préfacé l’ouvrage de Mlle Adolphe, un « compartimentage des réalités » et, par là, arrive tout naturellement à voir dans l’esprit humain l’acteur principal de la pièce du monde et du suprême drame religieux qu’elle postule. Soumis au réel, à tout le réel, Bergson, avec sa magnifique beauté intellectuelle, n’a pas craint de reconnaître la valeur de certains phénomènes « métapsychiques ». Il y voyait un champ immense ouvert à la psychologie, et, dans l’« Energie spirituelle » il notait : « Je ne doute pas que de belles découvertes ne l’y attendent, aussi importantes peut-être que l’ont été, dans les siècles précédents, celles des sciences physiques et naturelles ».
Mlle Lydie Adolphe marque admirablement combien cette expérience postule la primauté de l’esprit, de l’amour, de Dieu. En rattachant Bergson à Plotin et aux philosophes hindous, elle montre l’universalité d’une doctrine intégrante, à laquelle il faudra bien que les hommes se rattachent, s’ils ne veulent pas être détruits par la désintégration de la pensée, aussi sûrement que par celle de l’atome.
0227. 7 novembre 1946, Les Nouvelles littéraires (« La Philosophie religieuse de Bergson »)
Bergson et le message de l’Orient par Armand CUVILLIER
Depuis que Bergson est disparu d’entre nous, plus d’un exégète a commenté son œuvre. Dès 1941, l’année même de sa mort, la Revue philosophique publiait un recueil d’Etudes bergsoniennes. Les éditions de La Baconnière ont donné, en 1942, un Henri Bergson dû à la plume de M. Henri Marrou sous le pseudonyme (alors indispensable) de Davenson. Plus récemment, M. Benrubi nous a donné des Souvenirs sur Bergson. Les éditions Skira, de Genève, nous ont offert une édition des Œuvres complètes, et les éditions Colbert ont sauvé ce discours, un peu oublié, sur La Politesse, que Bergson prononça en 1885 à la distribution des prix du lycée de Clermont-Ferrand, alors qu’il y était professeur.
Tout cela pourtant n’ajoutait rien d’absolument nouveau à l’image que nous nous faisions de lui. Mais voici un ouvrage qui nous présente le philosophe de l’élan vital sous un jour différent et qui surprendra peut-être un peu même les fervents du bergsonisme. Le livre est de Mlle Lydie Adolphe, qui est aussi l’auteur d’une importante thèse de droit, couronnée par l’Académie française, sur Portalis et son temps, et il a pour titre La Philosophie religieuse de Bergson (Presses universitaires, in-8°, 235 p.). Certes, ce n’est pas la première fois, depuis la célèbre controverse avec le P. de Tonquédec, qu’est évoquée l’attitude de Bergson à l’égard de la religion. Est-il nécessaire de rappeler l’étude du P. Rideau sur Le Dieu de Bergson et celles du P. Sertillanges sur H. Bergson et le catholicisme ? M. Lavelle avait, lui aussi, consacré à « la pensée religieuse de H. Bergson » dans le recueil de la Revue philosophique, un article très nuancé, où il signalait déjà que, dans toute l’œuvre du maître, règne « une atmosphère moins intellectuelle que spirituelle, c’est-à-dire véritablement religieuse, même si la religion constituée ne s’y reconnaît pas toujours ». L’originalité de Mlle Adolphe est précisément de rechercher cette inspiration religieuse, non seulement là où on a l’habitude de le faire, c’est-à-dire dans les Deux Sources, mais dans l’œuvre de Bergson tout entière.
Elle a été servie, pour cette tâche, par une admirable connaissance des textes bergsoniens : n’a-t-elle pas eu la coquetterie de donner comme titres à ses chapitres des formules telles que « la mobilité substantielle », « l’énergie créatrice », « l’océan de vie », toutes tirées des ouvrages mêmes de Bergson ? Mais il s’agit ici de bien mieux que d’une connaissance littérale. Ne disons même pas connaissance, disons communion. C’est du dedans, par une coïncidence avec l’esprit intime de l’œuvre, que Mlle Adolphe, en bonne bergsonienne s’est efforcée de la commenter, et il ne me paraît pas douteux qu’elle y ait pleinement réussi. Il m’est revenu que Bergson lui-même estimait que sa pensée n’avait jamais été serrée d’aussi près.
Toutefois cette attitude de sympathie intellectuelle n’empêche pas l’auteur de se livrer à certaines confrontations, à certains rapprochements de textes. D’abord, avec l’auteur des Ennéades, avec Plotin, qu’au dire de M. Bréhier, juge compétent, qui a préfacé le livre, elle connaît aussi fort bien. Avec des auteurs plus récents aussi comme Lequier et surtout Ravaisson. M. Baruzi, dans l’introduction qu’il a mise à L’Habitude de Ravaisson, fait allusion à certains « livres étranges » (ceux de Van Helmont notamment) où Ravaisson allait chercher un « périlleux appui » et dont, grâce à une sorte de « transmutation » intellectuelle, il a « démêlé la puissance, enfouie en des pages que nous ne savions plus réveiller ». Mlle Adolphe a, elle aussi, ses « livres étranges » ; elle rapproche Bergson de la tradition hindoue (spécialement du Yoga) et du taoïsme. Elle cite le yogi Bô Yin Râ et les conférences que le Swâmi Vivekânanda avait données en 1892 au « Parlement des religions » de Chicago ; elle cite les livres taoïstes, entre autres Tchouang-tseu, dont M. Masson-Oursel avait déjà signalé les affinités avec la doctrine bergsonienne. Et c’est merveille de voir comment s’entremêlent et s’harmonisent sous sa plume avec les textes bergsoniens les textes orientaux.
C’est qu’en effet la pensée orientale et, de façon privilégiée, la pensée hindoue sont elles-mêmes l’expression directe d’une vieille ambition qui semble hanter l’humanité depuis ses plus lointaines origines. Cette ambition, Lucien Lévy-Brühl l’avait lumineusement définie dans son livre sur Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures : « atteindre le contact intime et immédiat avec l’être, par l’intuition, par la compénétration, par la communion réciproque du sujet et de l’objet, par la pleine participation en un mot, que Plotin a décrite sous le nom d’extase ». Ce besoin de participation, ajoutait l’illustre explorateur de la « mentalité primitive », reste sûrement plus impérieux et plus intense, même dans nos sociétés, que le besoin de connaître et de se conformer aux exigences logiques : « Il est plus profond, il vient de plus loin », et c’est pourquoi il réapparaît périodiquement chez nos philosophes. En tous cas, il demeure éminemment le fait de la pensée orientale : Yoga, en particulier, c’est essentiellement union, jonction, jonction avec soi-même d’abord où l’esprit rejoint l’activité vitale qui en est la source, et, par là, jonction avec la vie universelle qui s’écoule sans cesse dans l’immense samsâra, dans la « mobilité substantielle », dans « l’océan de vie », où les êtres individuels ne sont qu’apparitions éphémères et purement phénoménales. Ambition, disais-je, aussi vieille peut-être que l’humanité : M. Mircea Eliade, dans son livre sur Le Yoga, essai sur les origines de la mystique indienne, n’a-t-il pas soutenu que le fond commun aux activités du yoga et des taoïstes dérive de pratiques extrêmement anciennes, préhistoriques même, analogues à celles du chamanisme du Nord-Est asiatique ? Et des indianistes aussi compétents que M. Masson-Oursel ne l'ont point contredit.
Sans doute notre pensée occidentale a pris une tout autre direction. Du jour où la pensée grecque entrevit la possibilité d’une connaissance visant à ramener l’infinie variété du donné concret à la parfaite clarté de certaines essences intelligibles, de certaines idées, une autre ambition est née : celle d’expliquer, c’est-à-dire de dérouler la mystérieuse unité de l’univers en une multiplicité de concepts. Désormais, comprendre a signifié non plus embrasser la totalité de l’être en une intuition indivisible, mais saisir pleinement à l’aide de l’esprit pur ces intelligibles et leurs rapports.
Ce serait pourtant une erreur de croire que la pensée occidentale ait échappé à la fascination de l’antique rêve. Ses contacts avec l’Orient le lui rappelaient d’ailleurs sans cesse. « Il suffit, a écrit M. Bréhier, de l’évidence de quelques traits éclatants : l’irruption de l’Orient chez les présocratiques et chez Platon lui-même, l’origine sémitique de la plupart des stoïciens, l’atmosphère religieuse où s’est développé le néoplatonisme, l’invasion du manichéisme d’origine iranienne. »
Cette tradition philosophique s’est continuée, dans les temps modernes, chez un Giordano Bruno, chez un Jacob Boehme, puis chez un Schelling, et, de Schelling elle est passée chez Ravaisson. On la retrouve non seulement dans le curieux Testament philosophique que celui-ci nous a laissé, mais aussi dans son célèbre Rapport sur la philosophie en France : il y affirme que, « du point de vue intérieur et central de la réflexion sur soi, l’âme ne se voit pas seulement elle-même », elle aperçoit aussi « comme en son fonds l’infini dont elle émane » ; elle retrouve même son essence comme réfractée ou dispersée, dans la nature matérielle elle-même. Et Mlle Adolphe a certes raison de rapprocher ce texte à la fois d’un texte de Vivekânanda et de ceux où Bergson nous présente la matière comme une « dégradation » (le mot est déjà chez Ravaisson) de l’esprit. Toute la pensée de Bergson est évidemment dans la même ligne.
Qu’importe maintenant que Mlle Adolphe, en vue d’établir la convergence de la pensée bergsonienne avec les tendances de la science moderne, risque entre « l’énergie spirituelle » et l’énergie mesurable des physiciens et des chimistes des rapprochements - ne va-t-elle pas jusqu’à assimiler la pensée à un « rayonnement électronique », l’âme elle-même à un électron, jusqu’à parler de « quanta psychiques, si ténus qu’ils traversent tous les corps » ? - sur lesquels beaucoup feront des réserves ? Un indianiste intransigeant comme M. René Guénon, qui avait déjà dénoncé le Règne de la quantité et qui vient de repartir à la charge avec sa Crise du monde moderne (Gallimard) n’admettrait certainement pas ce compromis entre « la tradition primordiale » et la science, tout occidentale, du quantitatif. Certains lecteurs, qui connaissent l’excellent petit livre de M. Marcel Boll, L’Occultisme devant la science, s’étonneront peut-être aussi de la créance que l’auteur accorde aux « expériences » de métapsychie, télépathie, radiesthésie, etc. Mlle Adolphe pourra leur répondre qu’en cela encore elle est rigoureusement fidèle à la pensée du maître : Bergson ne fût-il pas président de la Society for psychical research ? Ne trouve-t-on pas dans L’Energie spirituelle une conférence sur les Fantômes de vivants ? et tel petit livre sur Les Frontières de l’au-delà ne s’ouvre-t-il pas par une lettre de Bergson à l’auteur où l’authenticité des expériences spirites est résolument affirmée ?
Mais, je le répète, qu’importe ! Ce qui me semble plus essentiel, c’est de savoir par où tout cela est proprement religieux. Que la pensée de Bergson soit foncièrement religieuse, c’est ce qu’il me paraît impossible de nier, mais à condition qu’on entende précisément par religion cette antique volonté de communion avec la nature, dont j’ai parlé ci-dessus, communion avec un monde essentiellement un et qui, tout en admettant des « couches superposées », des degrés différents d’activation ou de dégradation de la Vie universelle, est cependant sans faille, sans hiérarchie véritable dans l’existence, surtout sans mal et sans cette distance immense qui, dans la doctrine chrétienne par exemple, sépare l’Etre infini de la créature, en somme : une religion sans surnaturel, et, en effet, à partir du moment où l’on se place au point de vue d’un monisme vitaliste où « tout peut être dit frère de tout » (p. 92), je ne vois pas bien où le surnaturel se logerait. Je n’insiste pas : je ne suis point théologien. Mais je serais tenté d’exprimer le même doute sacrilège au sujet de cette expérience « spirituelle », où la spiritualité consiste, non pas (comme le veut par exemple Léon Brunschvicg qui, au début de La Raison et la Religion, oppose le spirituel et le vital) à se dégager du vital pour atteindre à la vie la plus haute de l’esprit, mais à rentrer au contraire le plus possible dans le vital en vue de retrouver la spiritualité dans ses profondeurs. Et je sais bien qu’ainsi on rencontrera, comme le dit Mlle Adolphe, « la chaleur divine » : Bergson lui-même, observe-t-elle, s’exprime sans cesse en métaphores « calorifiques », comme certains mystiques. Mais il est d’autres mystiques - et ce sont souvent les plus grands - qui se sont défiés de cette chaleur trop proche du vital, et qui y ont préféré la lumière. Mystique plus austère certes, mais est-elle moins pure et de quel côté se trouve la spiritualité authentique ?
Quoi qu’il en soit, nous devons être infiniment reconnaissants à Mlle Adolphe de nous avoir présenté Bergson sous son véritable visage : celui du merveilleux enchanteur qui a su réveiller en nous l’attirante nostalgie du vieux rêve ancestral, du poète qui a traduit mieux que personne ce désir de totale communion qui est au fond de l’âme humaine.
Armand Cuvillier.
« LA DIALECTIQUE DES IMAGES CHEZ BERGSON » par Lydie ADOLPHE
0291. Janvier 1952, Notice des Presses Universitaires de France.
Lydie Adolphe : « La dialectique des images chez Bergson ». Un volume in-8° carré, 312 pages. (Bibliothèque de Philosophie Contemporaine).
Essai sur les rapports de l’image et de l’intuition dans la philosophie bergsonienne.
Il ne faut pas chercher, dans le nouveau livre de Mlle Lydie Adolphe, un exposé dogmatique de la philosophie bergsonienne : celle-ci est découverte d’une façon entièrement nouvelle, par la suggestion concertée des images dont le groupement, la succession, la convergence introduisent le lecteur dans l’atmosphère privilégiée dont dépend la saisie intuitive. Peu à peu, celui qui s’est laissé conduire par l’art de Bergson retrouve en lui les impressions, les évocations, les sentiments dont la présence assure une sorte de coïncidence avec l’intention profonde du bergsonisme.
Lydie Adolphe nous certifie que cette résonance dans l’intimité de chacun est elle aussi une manière de comprendre Bergson : le pouvoir du style d’images apparaît ici propre à forcer les barrières qu’oppose le style conceptuel à la transmission de la pensée philosophique. Cela s’expliquerait chez Bergson par une constante référence des images du style à la thèse de Matière et mémoire où l’image est définie comme une existence située à mi-chemin entre la chose et la représentation ; d’où l’on entrevoit une métaphysique bergsonienne de l’image dont toute la doctrine serait le contexte. La « dialectique » des images ne serait qu’un chemin menant à la vie intuitive.
L’ouvrage entier, né de conversations menées avec l’illustre philosophe, qui en approuva le projet, fournit ainsi à l’oeuvre de Bergson un commentaire d’une particulière importance ». Du livre précédent de Lydie Adolphe : La philosophie religieuse de Bergson (Presse Universitaires de France, 1946), M. Emile Bréhier, Membre de l’Institut, écrivait : « Ayant en main toutes les oeuvres de Bergson, on ne peut les étudier autrement. ». Porté par le plus célèbre historien de la philosophie, ce jugement, signe entre bien d’autres de l’intérêt provoqué par le premier ouvrage de Lydie Adolphe dans le monde philosophique, nous confirme l’excellence d’une méthode qui consiste à se placer dans l’esprit même du bergsonisme pour le comprendre et le faire comprendre.
Extrait de la table des matières* :
Première partie :
01.- Viser.
02.- Le va-et-vient.
03.- Le trou noir.
04.- La voie descriptive.
05.- Briser le cercle.
06.- Attendre l’heure.
07.- Chasser.
08.- La mi-chemin.
09.- Elargir.
10.- La torsion.
11.- La plante magique.
12.- Creuser.
Deuxième partie :
01.- Auscultation.
02.- Aiguiser.
03.- L’articulation naturelle.
04.- Rythme.
05.- Palpes.
06.- Resserrer.
07.- Frontières.
08.- Terra incognita.
09.- L’étreinte.
* Tous les titres sont des images tirées des oeuvres de Bergson.
Notice sur l’auteur : Etudes de droit et de philosophie. A collaboré au « Musée de la littérature » (Dir. Julien Cain) de l’Exposition internationale de Paris (1937) et à la section littéraire de la New York World’s Fair (1939-1940). Bibliothécaire à l’Institut de France et à la Bibliothèque Nationale (1937-1941). Docteur ès Lettres, Docteur en droit. Se consacre depuis 1942 à l’étude de la philosophie bergsonienne.
0293. 6 mars 52, Les Nouvelles Littéraires, par Jean Soulairol
« La Dialectique des images chez Bergson »
Mlle Lydie Adolphe a lu, médité, assimilé, non seulement les écrits du philosophe dont elle parle, mais ceux de ses commentateurs, Emile Bréhier, Edouard le Roy, Jacques Chevalier, bien d’autres, et les notes prises à ses cours. Tout ce qui touche de près ou de loin à l’œuvre bergsonienne se trouve ici repris, condensé, composé de la manière la plus originale et la plus sûre.
C’est à travers les images de Bergson, ces images qu’il jugeait lui-même indispensables, se présentant d’elles-mêmes et s’imposant avec une absolue nécessité, ces images médiatrices, qu’elle nous montre la pensée de l’auteur se développant en lui pour s’extérioriser en tout être digne de l’entendre. Elle les rapproche hardiment des images poétiques d’un Mallarmé ou d’un Valéry, mais pour montrer aussitôt qu’elles n’ont pour le philosophe que la valeur de conduire au centre de son investigation spirituelle. Une telle méthode de sympathie, de « convergence d’expérience » a permis à Bergson d’ouvrir de nouvelles voies qui nous mènent au cœur de sa doctrine.
Un tel livre, sans cesse appuyé sur la documentation la plus solide, sera utile désormais à quiconque veut participer à la démarche même du génie des « Données immédiates de la conscience et des Deux Sources de la morale et de la religion. » - Presses Universitaires de France.
Jean Soulairol
0294. 1954, Revue de Théologie et de Philosophie, Lausanne, par Charles Favarger
Bibliographie
Lydie Adolphe : « La dialectique des images chez Bergson ». Paris, P.U.F., 1951, 308 p.
Disons tout de suite en quoi cet ouvrage, remarquable à bien des égards, nous a déçu. Nous pensions, sur la foi du titre, voir les images bergsoniennes se grouper d’après leurs affinités, procéder à des échanges ou s’opposer, se corriger mutuellement et, par leur jeu, nous faire assister à la genèse de la pensée bergsonienne.
Il y a bien – suggéré par des propos de Bergson lui-même sur la démarche de sa pensée en présence d’une difficulté – un plan qui se traduit dans le titre des chapitres par des images tirées des oeuvres de Bergson, « images d’accès à la Méthode » pour la plupart. Mais dans l’ensemble, l’itinéraire que nous fait suivre l’auteur ne nous semble pas vraiment dicté par une dialectique des images. En tous cas, lorsque l’auteur dit à la fin de son livre avoir suivi pas à pas le mouvement de la pensée bergsonienne, c’est plutôt l’ordre des problèmes que les affinités des grandes images bergsoniennes qui semble l’avoir guidé. Sans doute le jaillissement des images est-il inséparable chez Bergson du mouvement de la pensée, mais on pouvait aller des images à la pensée, c’est la démarche même que Bergson attend de son lecteur ; en adoptant trop souvent la démarche inverse, Lydie Adolphe se trouve faire de la pensée du maître un exposé riche, vivant, admirablement documenté, mais un « exposé » tout de même où les images viennent docilement se ranger comme appelées par le fil du discours. Cela est si vrai, l’ordre d’exposition adopté devient parfois si contraignant que plusieurs chapitres ont un peu l’air d’être accrochés à leur titre-image comme un vêtement à un clou, pour reprendre une image chère à Bergson.
Cela dit, reconnaissons que l’ouvrage abonde en réflexions pénétrantes sur la nature des images bergsoniennes, leur rôle et leur fonction dans une philosophie qui avait débuté par une critique du langage, sur l’espèce de précision qu’elles ont permis au philosophe d’opposer dans le domaine de la vie et de l’esprit à la précision des sciences exactes, enfin sur la langue et le style de Bergson, et sur la source de leur perfection : ce rythme qui est le rythme même de sa pensée. Mallarmé, Rilke, Valéry sont tour à tour évoqués, avec une science très sûre du rapprochement, pour nous faire comprendre « l’art » de Bergson. De même la parenté de sa pensée avec l’idée centrale de Rousseau éclaire son « refus spontané, puis délibéré de confondre l’utile et le vrai et sa constante recherche, au-delà d’une connaissance contaminée par nos intérêts pratique, d’un contact avec le réel « dans sa pureté originelle ». Un autre développement très dense, très fouillé, nous montre l’image de la torsion se formant, chez Bergson, d’une double méditation sur Plotin et Spinoza : la torsion, étant à la fois « conversion » et « procession », réconcilie la contemplation et l’action, d’où la supériorité à ses yeux du mysticisme chrétien sur le mysticisme grec ou oriental. En définitive, excellente contribution à la connaissance de Bergson.
Charles Favarger
« L’UNIVERS BERGSONIEN » par Lydie ADOLPHE
0319. 1955, Editions de la Colombe.
L’Univers Bergsonien par Lydie Adolphe, docteur ès lettres et en droit.
Notice :
Quelle attitude tenir en face des assertions des savants ? Que subsiste-t-il aujourd’hui de la valeur « objective » et du caractère « déterministe » de la Physique ? L’homme de demain sera-t-il encore capable de dominer la matière et de la soumettre à des « lois » ? Qu’est-ce que la Quatrième dimension dont parle la Théorie de la Relativité, et quelle leçon tirer des expériences indiquant l’étrangeté du comportement de la lumière à l’égard du mouvement de la terre ?
On sait que Bergson a étudié tous ces problèmes, mais il fallait la discussion serrée et passionnante à laquelle nous convie Lydie Adolphe pour nous convaincre qu’il les avait résolus.
Abordant les vues de l’illustre philosophe sur la Science, avec la même sûreté d’information et le talent d’exposition qui ont assuré le succès de ses précédents ouvrages, l’auteur a inclus dans celui-ci des notes prises au cours d’entretiens avec Bergson qui, dans les dernières années de sa vie, avait signalé la valeur de ses travaux.
C’est dire l’importance de ce nouveau commentaire qui, avec le recul, et la connaissance que nous avons aujourd’hui de quelques-unes des immenses répercussions des découvertes de la Physique contemporaine, fait apparaître Bergson comme une sorte d’arbitre doué du pouvoir de faire jaillir des faits décelés par les savants leur signification humaine.
Il faut avoir lu le nouveau livre de Lydie Adolphe, auquel la position récemment adoptée par Louis de Broglie a apporté un précieux appoint, pour se faire une idée de l’inépuisable richesse de la philosophie bergsonienne où les hommes de « l’ère atomique » doivent puiser la certitude que leur avenir sera celui qu’ils se feront.
Du même auteur, sur Bergson :
La philosophie religieuse de Bergson. Préface de Emile Bréhier. Presses universitaires de France, 1946 (Bibliothèque de Philosophie contemporaine). Publication du mémoire anonyme couronné en 1943 par l’Académie des Sciences morales et politiques.
La dialectique des images chez Bergson. Presses universitaires de France 1952 (Bibliothèque de Philosophie contemporaine).
A paraître : La nature humaine selon Bergson.
0326. 1955 Editions de la Colombe.
Lydie Adolphe : L’Univers bergsonien
Insert :
Quel apaisement donner à l’inquiétude métaphysique des hommes de l’Ere atomique ? Où découvrir le sens d’un Univers bouleversé par les récentes découvertes scientifiques et par la mise en œuvre de moyens qui semblent dépasser les normes de la condition humaine ? Et comment interpréter les assertions paradoxales des savants sans renoncer à la maîtrise du monde physique ?
Toutes ces questions trouvent leur réponse dans le nouveau livre de Lydie Adolphe.
Examinant les ouvrages de son maître avec son indépendance habituelle de pensée et le respect qu’elle leur a toujours porté, elle découvre en Bergson une sorte d’arbitre capable de départager les savants aux prises les uns avec les autres quand il s’agit de tirer des faits observés leur signification philosophique.
Des textes peu ou pas connus complètent heureusement l’abondante information de cet important travail, écrit d’une plume agréable et sûre, qui est destiné à faire le point des principes directeurs de l’humanité nouvelle.
Le récent revirement de Louis de Broglie quant au caractère indéterministe de la Physique quantique et l’émotion qu’il a suscité marque d’une actualité saisissante toutes ces discussions dont la Science et la Philosophie sortent grandies et anoblies.
Un volume 14 x 22,5
0327. 1 août 1955, Mercure de France
Mercuriale
L’Univers bergsonien par Lydie Adolphe. Un vol. de 260 p., 14 X 22,5. (Editions de la Colombe, Paris, 1955, 950 fr.). - Une thèse sur Portalis et son temps, essai sur les principes philosophiques du Droit (Rec. Sirey, 1936. Couronné par l’Académie française) ; La Philosophie religieuse de Bergson, avec préface d’Em. Bréhier (P.U.F., 1946. Couronné par l’Institut) et surtout peut-être La Dialectique des images chez Bergson ( P.U.F., 1951) ont apporté à Lydie Adolphe une grande et soudaine notoriété. L’auteur présente aujourd’hui une étude d’ensemble sur la philosophie des sciences chez Bergson, ou, plus exactement, sur les rapports de la doctrine bergsonienne avec les théories scientifiques contemporaines. Elle le fait avec autant de compétence que d’agrément. C’est une façon supplémentaire d’honorer Bergson que de n’écrire point – sur des sujets pourtant très difficiles – de pesants chapitres, mais de garder toujours, au contraire de l’aisance et de la grâce, alors que les méditations sont savantes et profondes.
Biologie, physique, microphysique, astrophysique, toutes sciences assimilées par une philosophie qui s’efforce de « penser » l’univers autrement que par la seule « intelligibilité mathématique »…
Je n’entreprendrai pas, vu le peu de place dont je dispose, d’analyser, et moins encore de discuter un ouvrage à la fois si riche et si souplement puissant. Que l’on demeure, après lecture, sur la réserve à l’égard du bergsonisme, quoi de plus légitime ? Personne, en tout cas, ne saurait nier que Lydie Adolphe, dans ce livre, comme elle le fit naguère, dépasse de beaucoup ce que l’on attend ordinairement d’un commentateur ou d’un historien des idées. Elle « continue » Bergson ; elle incarne la pensée de son illustre maître…
0329. 16 juin 55, Les Nouvelles Littéraires, par Robert Kemp
Puisque je suis en train de vous recommander des livres difficiles, en voici un qui m’a donné de grands plaisirs, bien qu’il soit bizarrement construit. L’Univers Bergsonien (3), de Mlle Lydie Adolphe, qui a connu Bergson. Mon premier plaisir a été de me croire rajeuni. Avouez que l’on parle moins de Bergson. Mlle Lydie Adolphe réussit à montrer la vitalité de sa pensée, et comment la conception qu’avait de l’univers Bergson avant l’atomistique, avant Einstein - qu’il a cru réfuter, mais la suite lui a donné tort - peut encore s’accorder avec celui qu’on nous incite à concevoir. Elle remonte loin ! Aux objections de Le Dantec. La querelle du philosophe et du biologiste a les couleurs d’une vieille étoffe. Elle est passée. Mais enfin l’hérédité des caractères acquis que Bergson niait, M. Jean Rostand la nie aussi. Il y a la dispute fameuse sur la pensée « épiphénomène », à laquelle Le Dantec s’accrochait et que Bergson repousse… Le livre se développe selon la chronologie des problèmes… On passe par la quatrième dimension. On atteint la relativité.
Cette confrontation, suprêmement intelligente, d’une doctrine admirable, mais en voie d’oubli temporaire, peut servir de triple test : à la perspicacité et à l’entraînement du lecteur.
Vous voilà du travail sur la planche.
Robert Kemp
0330. 23 juin 55, Les Nouvelles Littéraires, par Armand Cuvillier
Il ne me reste plus beaucoup de place pour parler comme il le mériterait de L’Univers bergsonien (2) de Mlle Lydie Adolphe qu’a déjà signalé M. Robert Kemp. Je le regrette ; car j’avais déjà lu avec intérêt La philosophie religieuse de Bergson du même auteur (3) et, cette fois, ce sont les conceptions scientifiques de l’auteur de L’Evolution créatrice que Mlle Adolphe analyse avec beaucoup de soin et de pénétration. Un des passages les plus dignes de remarque est celui où elle montre Bergson se rangeant, de façon assez inattendue, aux côtés d’Einstein et de Planck pour défendre, dans la querelle du déterminisme, ce postulat indispensable à la science. De ces analyses, elle cherche à tirer « un apaisement à l’inquiétude métaphysique des hommes de l’ère atomique ». Louable optimisme, qui s’oppose à l’interprétation pessimiste de Mme Jeanne Hersch, laquelle était bien près d’y voir une philosophie de l’angoisse. Ce qui prouve qu’il y a plusieurs demeures dans la maison… de Bergson !
Armand Cuvillier
0331. 11 février 1956, Le Figaro Littéraire par Robert Mallet
L’Univers bergsonien, par Lydie Adolphe. (Editions de la Colombe).
Lydie Adolphe nous avait déjà donné deux ouvrages-clés sur Bergson. Voici qu’elle nous offre aujourd’hui une étude de l’univers bergsonien dont les limites correspondent à celles de l’univers moderne. Elle a eu, en effet, pour ambition de mettre en évidence dans la philosophie de son maître tout ce qui peut fournir une réponse aux interrogations angoissées de l’homme en proie à ses démons d’inventeur. Les découvertes scientifiques ont bouleversé l’ordre de toutes les croyances, y compris la croyance en la science.
Le mérite de Bergson a été justement de savoir concilier les thèses adverses des savants pour tirer de leurs divergences sur la matière une synthèse philosophique. Persuadé que la subjectivité était seule capable scientifiquement d’apporter non pas une solution, mais une ouverture dans un monde aux frontières sans cesse reculées, il a néanmoins compris que la théorie de la relativité d’Einstein, basée sur l’objectivité de la science, représentait le point de perfection de la connaissance lancée dans la direction de l’idéal calcul grâce à l’effacement de la personne du calculateur.
Il a démontré que « la partie effectivement mesurable du réel » est extrêmement limitée, et que toutes choses dans l’univers « ne font que rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de la matière et en elle-même indivisible ». Lydie Adolphe, avec autant d’érudition que de subtilité, éclaire la tentative d’explication de Bergson en face du développement surhumain d’une science qui, ne voulant se référer qu’à la physique, entraîne malgré lui le savant le moins métaphysicien à des considérations où l’invisible et l’hypothétique jouent le rôle de catalyseurs non plus seulement surhumains mais supra-humains.
Le philosophe se doit d’aller plus loin que le savant. Dans le moule de l’univers matériel il coule une substance éternellement fluide et jamais « fixée », même quand elle paraît y adopter les formes de l’enveloppe. Bergson restait optimiste, malgré les erreurs de l’humanité, plus habile à créer qu’à bien se servir de ses inventions. Il croyait à la progression de « l’élan vital » et nous proposait l’image de la spirale pour mieux se faire comprendre. Le livre de Lydie Adolphe nous rappelle opportunément les certitudes d’un esprit qui fut le plus clair des traits d’union entre la virulence de la matière et l’énergie métaphysique.
Robert Mallet
0332. 28 juillet 56, La Gazette de Lauzanne,
Lydie ADOLPHE : L’Univers Bergsonien. Paris 1955
Bergson s’est toujours plu à discuter avec les savants pour essayer de dégager des convergences entre leurs recherches et ses vues proprement philosophiques. Le présent ouvrage prétend poursuivre le dialogue en étudiant les rapports de la doctrine bergsonienne avec les théories scientifiques modernes. Il s’efforce de rechercher « l’appréciation qu’il a portée, - ou celle qu’il aurait portée, s’il avait pu les connaître entièrement, sur les conclusions d’ordre philosophique qui sont couramment dégagées aujourd’hui des découvertes intra-atomiques ».
Il n’est pas possible d’entrer ici dans le détail de discussions souvent ardues. Tout au plus peut-on en indiquer le thème. Au début du siècle, le biologiste Le Dantec critiquait la théorie de l’élan vital au nom d’une conception de l’univers purement mécanique et matérialiste. Les savants, nos contemporains, sont plus prudents. Ils ont constaté que, à l’échelle atomique il est impossible d’observer un phénomène sans le perturber et que, sur ce plan, il n’y a plus de prévisions rigoureuses possibles, mais seulement des probabilités déterminées statistiquement. De là à proclamer un indéterminisme universel, il n’y a qu’un pas, que certains savants - et non des moindres - ont franchi allègrement, sans se rendre compte qu’il passait de la physique à la métaphysique et qu’ils commettaient, dans le sens inverse, la même faute que Le Dantec. La doctrine de Bergson, qui montre que le déterminisme physique est exigé par l’indéterminisme métaphysique, qu’il est le point d’appui nécessaire à l’exercice de notre liberté, nous permet de corriger les assertions contradictoires des savants et peut contribuer à apaiser l’inquiétude métaphysique suscitée par les découvertes intra-atomiques.
Un peu touffu, mais solidement informé et écrit dans une langue ferme et aisée, ce livre offre une lecture passionnante que le récent et retentissant revirement de Louis de Broglie, quant au caractère indéterministe de la physique quantique, rend d’autant plus actuelle.
Critiques littéraires de Lydie Adolphe parus dans les Nouvelles Littéraires :
2 février 1956 (N° 4), LES NOUVELLES LITTERAIRES
Oppression et liberté par Simone Weill
Le titre donné à ce recueil aurait été « Essais sur le marxisme » qu’il aurait tout aussi bien caractérisé son objet. En effet, les textes qui le composent, articles publiés ou non, et divers fragments rédigés entre 1933 et 1943, sont tous comme des variations sur un même thème. Le classement des morceaux par ordre chronologique fait apparaître comment Simone Weil a pu prendre de mieux en mieux conscience de ses propres aspirations, en fonction des prestiges d’une pensée dont elle s’était nourrie. D’abord superficielle et presque timide, étayée surtout par des observations de fait, extérieures à la doctrine même, son analyse s’approfondit peu à peu, saisit des contradictions internes, et s’affermit à l’aide de considérations d’ordre philosophique et religieux. Ainsi, les derniers fragments écrits à Londres pendant la guerre représentent en quelque sorte à l’état achevé ce dont les essais antérieurs étaient la préparation.
Qu’on lise les passages sur les « idées de révolution et de progrès », sur « l’obéissance et la liberté », on sera surpris de la vigueur de cette plume appliquée à la philosophie sociale.
La partie centrale du recueil est occupée par une étude inédite de 1934 qu’Alain, dans une lettre reproduite ici en fac-similé, a jugée « de première grandeur ». - (Gallimard.)
Lydie Adolphe.
16 novembre 56 (N° 16), LES NOUVELLES LITTERAIRES,
Parti pris sur l’art, la philosophie, l’histoire par Armand Cuvillier
Il est bon de temps en temps de se restaurer à une source authentique en lisant des auteurs philosophiques qui ne se laissent pas séduire par ce qui dégrade l’homme, mais se soucient au contraire de lui être utile et de favoriser son élévation. Tels sont généralement les ouvrages que nous recommandons ici, marchant sur les traces du maître éminent qui a tenu longtemps la chronique de philosophie prisée par les lecteurs des Nouvelles Littéraires. A l’occasion des événements parquants de la vie philosophique, A. Cuvillier les entretenait en un style simple et direct des grands problèmes qui agitent la conscience contemporaine, spécialement depuis 1945, et il s’efforçait de les guider avec lucidité dans les dédales des solutions qui leur sont proposées - ou refusées - dans des termes parfois grandiloquents ou obscurs.
Son nouveau livre contient non seulement quelques-uns de ces articles, mais également des cours et discours et diverses autres contributions. Qu’il s’agisse d’éducation, de sociologie, d’art, quelle rare fidélité de la part de ce disciple de Bayle, si sensible à la peine des hommes - au labeur anonyme des générations qui est, dit-il, « le grand acteur muet de l’histoire » ! Quant à ses doctrines où M. E. Bréhier a vu une « mutation brusque » de la philosophie, l’auteur nous conseille, pour ne pas être désorientés, de songer que, la pensée et l’acte étant solidaires, il convient de ne pas observer seulement ce que les bons apôtres disent, mais aussi ce qu’ils font et où ils mènent. Ou bien il nous rappelle que, dans la poursuite de la sagesse, il vaux mieux étudier la nature que les livres. N’est-ce pas en effet de voir clair en eux-mêmes qu’ont le plus besoin les hommes d’aujourd’hui, et un grain de bon sens, dans une probe recherche du vrai, ne sert-il pas mieux la philosophie que la compilation ? C’est là du moins la tradition cartésienne à laquelle A. Cuvillier, dont on connaît les beaux travaux sur Malebranche, se réfère constamment dans cet important ouvrage qu’il dédie, semble-t-il, à l’héroïque raison. - (Armand Colin.) Lydie Adolphe.