LES NOUVELLES DE TAHITI
LES NOUVELLES de TAHITI (16 mai 1986)

Le rôle d'agitateur n'est pas la moindre fonction de l'artiste dans une société insulaire, engourdie dans ses goûts et trop souvent conformiste dans ses prétendus enthousiasmes. Le triomphe suspect de l'aquarelle prouve d'ailleurs qu'à Tahiti l'on confond fréquemment les chromos et l'art…
Il est heureux, dans ce contexte peu sensible aux révolutions culturelles, qu'un certain nombre de fortes personnalités rompent avec la docilité mercantile et la médiocrité touristique.
Vaea est une insurgée. Elle pratique la rébellion avec une candeur déconcertante. Elle trace son chemin en dédaignant les modes, en méprisant les compromis. Son discernement, c'est ce souci de l'égard… Derrière les visages clos, sous les plis des tifaifai, elle traque le mystère de ces consentements muets, de ces vies suspendues entre ciel et eau. Sa peinture, pétrie de tendresse et d'anxiété, est un perpétuel compliment lancé au jour, à la lumière. Sous le sarcasme, elle perçoit le rire. Sous l'œil sage, la turbulence des nuits.
" Un peu de sens critique et de déconnage " lui soufflait à l'oreille, il n'y a pas si longtemps, Roland Topor, le dernier roi rieur du collège de Pataphysique. Vaea peint et vit au confluent de ces cultures qui ne cessent, d'ordinaire, de s'éviter, de se frôler. Elle force les malentendus, les aveuglements imbéciles. Elle restitue, entre Queneau et Shepard, les leçons d'amour fol de Dylan Thomas, de Francis Bacon. Vaea décèle, dans nos pupilles éteintes, ce que nous n'osons plus voir. Elle surprend nos détresses. Elle les immobilise dans les langueurs de la somnolence…
Dans ses encres de Chine et ses huiles, Vaea a banni l'anecdote. Elle recrée Tahiti comme nous l'avons inventée, enfants, dans nos songes antipodistes.
Lucien MAILLARD
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