LITHOGRAPHIES

"Les vrais paysages sont aussi bien au dedans de nous qu'au dehors"
(Guyau, Art au point de vue sociologique)
Selon l'heureuse fortune des amitiés anciennes, Vaea est à Paris pour cette exposition, et la conversation reprend comme si elle ne s'était jamais interrompue ! Pourtant, on découvrira bientôt quelle distance sépare l'affection partagée et l'eau profonde de la création. Celle avec laquelle on s'embrasse avant d'aller bavarder, avec laquelle on rit en commentant les nouvelles du jour, en compagnie de laquelle on peut se taire tout aussi bien, n'est certainement pas la même que celle qui a fait, par exemple, entre ses couleurs, ses quatre murs et ses secrets bien gardés, "La lecture des mémoires d'Auguste Renoir...".
Il faut une rectification constante, un ajustement permanent pour ignorer la familière et s'intimider devant la seconde dont on vient de découvrir l'ésotérisme insoupçonné, un atelier habité par une inconnue. Nous n'aimerions pas ceux que nous aimons sans cette anamnèse continue.
Une semblable erreur de perspective fabrique les fausses images de "l'exotisme", cette "esthétique du divers", selon la formule de Ségalen, souvent confondue avec les illustrations invariables qui ne susciteront jamais qu'une rêverie routinière. Après tout, rien n'est plus naturel que le "bovarysme", le prestige d'un ailleurs, d'une autre vie.
Séduction d'autant plus forte quelle concerne les féeries, les paysages d'un impossible délicieusement inaccessible.
Aux signaux répétitifs, aux bibelots et aux affiches, Vaea répond par la capture, l'invitation au voyage adressée à chacun personnellement, c'est-à-dire à ceux qui sont "Venus d'ailleurs..." Ne sommes nous pas encore indistincts, immatures, différents, mystérieux ?
Infiniment plastique et prête à prendre toutes les formes, l'idée en rupture épouse aussitôt les contours des "Venus" inédites et caressantes... Oiseau ou poisson, elle loge déjà à leur enseigne, tantôt assise avec volupté, tantôt dans l'une des sphères en pastel de leurs arrière-mondes, ou bien encore dans l'océan, dans le ciel de leurs rêves en couleurs.
De même, nous mêlerons nos propres gestes aux courbes, aux lignes d'une géométrie de jouissance, dans l'accord parfait du colloque "Amour", tenu non loin des "Joueuses de lune", magiciennes dont les mains fertiles ont apprivoisé la puissance de Hina, comme on peut, à force de douceur et de beauté, réduire une colère aveugle.
Comment ne pas être volontiers engourdi par un charme enveloppant qui fait déborder l'excès de conscience, apaise le souci, le scrupule. Mais peu à peu, cet enchantement global se désigne par une sensibilité nouvelle, avec son désordre et son harmonie.
Ce sont quelquefois, sous l'aile d'un grand oiseau blanc, les couleurs ineffables de ce paradis où chante "Tane Koe Na'u". A d'autres moments, les présages bienveillants voisinent avec les menaces, des confusions de sentiments. Sous la brume parfumée qui nous avait ravi, l'immédiat se brouille, avec toutes les tentations du mystère, la tristesse sans objet de "Vanessa", le sommeil profond de la "Femme engourdie", "l'existence impitoyable et dorée des Tropiques, splendeurs de lumière, grands efforts et abandon...
(1) Victor Ségalen, Maquette pour un avant-propos, préface de Noa-Noa de Gauguin.

Pierre Jérôme STIRN