LES NOUVELLES DE TAHITI
LES NOUVELLES DE TAHITI (13 janvier 1979)

Vaea en chair et en rêve ou la voie du tifaifai.
Exposition Vaea Sylvain au Musée Gauguin.
Elle peignait des hommes - oiseaux surgis d'un rêve où les enfants semblaient savoir parler aux feuillages et aux ruisseaux. Elle peignait aussi des fenêtres ouvertes sur des lagons calmes et masqués par des rideaux de perles. Elle figeait ses jeunes filles dans un geste saisi et le temps semblait s'étirer et s'oublier. Naïveté, poésie et exotisme donnaient à ses tableaux l'illusion de venir d'un ailleurs où le mystère participe à la beauté et devient source d'un bonheur tranquille.
Avec son pinceau méticuleux et ses couleurs fraîches, acides parfois, Vaea avait au fil des années donné naissance à un style qui lui est propre. Sa peinture légère, l'atmosphère intimiste qui baigne ses tableaux, cette émotion qui se contente du silence parce que les mots sont trop précis pour une imagination qui aime se laisser dériver au gré de l'instant, tout cela contribuait à rendre ses œuvres accessibles à toutes les sensibilités.
Vaea aurait pu continuer encore longtemps à vivre dans ses belles chimères mais elle sentait qu'elle se condamnait au tic. Même les plus beaux paradis finissent par lasser lorsqu'ils se répètent.
Depuis qu'elle est revenue au Fenua, elle cherchait confusément un autre ailleurs. Il semble qu'elle l'ait enfin trouvé et l'exposition qu'elle prépare avec Gilles Artur, le conservateur du Musée Gauguin promet d'être passionnante à plus d'un point.
D'abord ce sera la première exposition de Vaea Sylvain à Tahiti. On avait vu ici ou là quelques uns de ses tableaux. On en verra une quarantaine réunis au Musée de Papeari, dans la salle Bing, réservée aux grandes occasions.
On pourra surtout suivre la transformation de Vaea au cours de ces deux dernières années. Il y aura plusieurs tableaux de son ancienne manière, alors qu'elle la possède au mieux : couleurs vives, beaucoup de verts, des bleus glacés, égayés de rouge vifs. Les personnages semblent pétrifiés et présentent une certaine gaucherie. Maladresse d'artiste ? Pourtant, un jour, Vaea peint une jeune fille sur fond d'envol d'oiseaux de mer. Une jeune fille non pas comme elle la voit mais comme elle est réellement. Et on découvre que Vaea sait aussi peindre des personnages qui ressemblent à ce qu'ils sont. C'est peut-être là son nouveau point de départ. Elle se trouve alors un penchant irrésistible pour les coussins, les tifaifai qu'elle reproduit en gros plan. On la sent fascinée par le courant hyperréaliste, mais elle ne le suit pas dans ses outrances. Son pinceau s'exerce. Elle revient à ses premières amours le temps d'un tableau mais elle a trouvé quelque chose, elle le pressent et fouille un peu plus dans cette voie. Ses tableaux datés de 1977 et surtout de 1978 racontent en détail cette mutation profonde. Survient cette toile où elle représente Maima, sa jeune sœur, où les bruns chaleureux, inhabituels dans sa palette, dominent en des dégradés que nous ne lui connaissions pas. Et puis surtout, il y a ces jeunes boxeurs sur fond de tifaifai, terminés peu avant Noël. Vaea leur donne une présence et une vie comme elle n'avait jamais cherché à faire. On la retrouve dans la douceur des visages juvéniles, dans la gaieté du tifaifai qui éclaire l'ensemble du tableau mais il est indéniable que la mutation est presque faite. Presque, car Vaea veut, tout en conservant l'acquis de ses dernières expériences, dépasser la vague hyperréaliste qu'elle n'a fait qu'effleurer et qui devient une impasse. Elle veut aussi peindre sur des grands formats. " Il me faut plus d'espace ". Mais ce sera pour Paris, car dès l'exposition finie, Vaea Sylvain nous quittera et certainement pour longtemps.
Raison de plus pour ne pas manquer le rendez-vous du 4 février au Musée de Papeari. A côté de la Vaea qu'on connaît un peu, on en découvrira une autre, très prometteuse. Le ton est neuf, on y sent quelque chose de vif et décidé, les rêves ont été quelque peu mis à côté mais le sol que foule Vaea n'appartient toujours qu'à elle. Un grand vent a soufflé dans son jardin imaginaire mais il est encore trop tôt pour savoir vers quels rivages la jeune artiste se dirige. Car elle n'a pas encore abordé.
Abordera-t-elle jamais ?
Claude MARERE
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