LA DEPECHE DE TAHITI
LA DEPECHE DE TAHITI (8 février 1979)

Exposition Vaea demain au musée Gauguin
Les fascinants tableaux d'une attachante artiste
Le pinceau déjà bien en main mais débordée, harassée, radieuse, rassurante, piégée, flouée, têtue, obstinée, désordonnée, méticuleuse, jusqu'à l'obsession dans ses peintures, femme-enfant mais femme avant tout, c'est Vaea, 28 ans. Des yeux et une voix. Gris vert ou mordorés selon le ciel ; rauque, basse, cassée, sensuelle selon ce qu'elle raconte. Avec des riens et des mots, avec son regard qui fait oublier son visage, pétillant ou embué, son étonnant sourire sur des dents larges, saines, puissantes, avec sa voix qui soudain chavire et déraille, elle explique sa vie, ses déceptions, ses envies et son avenir.
A 17 ans, elle part à Paris comme une grande. Mai 68, les barricades. Pourquoi ? " Mais parce qu'à 17 ans on marche pour n'importe quoi... " Tu peignais ? " Non, je me suis dit : je chante juste, alors je chante... " Et alors ? " Je me suis vite aperçue qu'il fallait faire plaisir au producteur ! Moi, je ne mange pas de ce pain là. A cette époque ils ne recherchaient pas la valeur mais à satisfaire leur libido d'abord. Ce n'est plus comme cela aujourd'hui. Ils écoutent. " Dix ans à Paris faits de coups de folie, de coups d'éclats et de coups de chien, avec en toile de fond une délirante succession de " types fantastiques comme Olivier Bloch-Lainé. Elle a un imperceptible haussement d'épaules, au bout des doigts la cigarette décrit une courbe évasive, le regard soudain perdu, la voix basse elle dit " Il m'a faite ". Les saveurs de la vie la pousse un jour vers Jean-Michel Folon et c'est avec lui qu'elle découvrira les pinceaux, les couleurs et cette exquise envie de peindre. Joies et amertumes mordues au jour le jour, elle se rappellera longtemps de ces quelques mots du peintre : " Le fond, Vaea, pense toujours au fond... "
" A chaque fois que je peins je me souviens de ces mots " avoue-t-elle " cela m'a marquée ". Un silence enveloppé de fumée de cigarette puis : " Il avait raison ".
Cette timide qui cache sa fragilité sous des airs bravaches et des mots crus ne recule pas devant la vie, mais elle hait la haine et le fanatisme. Vaea, tahitienne dans l'âme, reconnaît mal ceux qu'elle côtoie car, dit-elle, profondément désabusée : " Si on est cultivé ici, c'est presque une tare, un stigmate ou un privilège !... C'est parfois déprimant. Bien que je vois beaucoup de monde, j'ai été seule pendant un an... " Elle aime Paris : " On peut tout faire ". Elle vit rue de l'Echaudé dans la maison même où vécut J. Rimbaud. " Une maison hantée, je suis sûre que c'est lui qui revient faire claquer les portes ou grincer le parquet. "
Elle rit et cache sa figure dans des mains courtes aux ongles carrés.
Dès son exposition terminée, elle plaque à nouveau famille et Tahiti et part retrouver son petit groupe cosmopolite de peintres anglais et italiens. " On a les mêmes idées, on pense pareil ! C'est formidable et ils peignent tellement bien ! " Sa sensibilité aiguë aux choses de la vie la rend vulnérable. Dans son jardin secret il y a un amour de huit ans qui n'est plus une réalité. Elle résorbe sa peine et affronte mon regard : " Non, je n'en parlerai pas. Mais j'ai été et je suis fidèle ".
Insatisfaite ? Peut-être mais à la recherche des actes qui lui manquent. Elle assouvit sa passion d'aimer et sa soif de création dans un art dont elle assume déjà la plénitude. Et, lorsqu'on lui dit " Tes tableaux sont chers " elle répond " mais on peut les acheter à crédit ! Après tout on achète tout aujourd'hui avec des prêts pourquoi pas ce qui est beau aussi... Faut-il donc toujours que ce soit utilitaire ? "
Christine BOURNE
EveilMon lit