LA DEPECHE DE TAHITI
LA DÉPECHE DE TAHITI (16 FÉVRIER 1982)

Exposition Vaea Sylvain à Paris. UN GRAND VOYAGE VERS L'INTÉRIEUR.
"Un grand voyage vers l'intérieur dont toutes les balises sont lumière".
Cette phrase tirée du texte de présentation de l'actuelle exposition des œuvres de Vaea Sylvain à la galerie Jean-Pierre Lavignes, île Saint Louis à Paris, ne pouvait mieux la définir. La trentaine de toiles accrochées sont, en effet, autant de métaphores plastiques et poétiques. Il y a là rassemblé tout un univers peuplé d'ombres et de mystère, dans lequel souplesse, force et unité oscillent sans cesse entre une tension sereine et une inquiétude saillante. Quelque chose de tout à la fois limpide et indéchiffrable. Des questions, des fantasmes. Femme et fille de Tahiti, Vaea évoque la maternité, l'enfance, l'amour, la mort, et bien sûr la Polynésie qu'elle a au cœur. Agissant par symboles, elle nous invite à nous interroger à notre tour, sur le présent, le passé et l'avenir qui ne font peut être qu'un...
Car le pouvoir de peindre, c'est aussi celui de ralentir le temps. De pénétrer le réel par le rêve et l'imaginaire, de tout immobiliser en faisant passer dans la matière, la couleur, le graphisme, ce vertige qui nous ronge quand nous tentons de sortit de notre quiétude animale.
On dit que l'histoire d'un écrivain est l'histoire d'un thème et de ses variations. Il en est de même pour un peintre. Et il me semble que chez Vaea l'inspiration maîtresse puise ses sources magiques dans la fascinante dualité des êtres et des choses. Ainsi, entre le crépuscule et l'aurore, travaille-t-elle toujours en harmonie avec les heures de la lune et du soleil. Elle tâche de remonter le temps et s'avance sur un territoire où se perdent, une après l'autre, toutes certitudes. Parfois même Vaea perd sa propre trace. Elle en revient alors épuisée par le long cheminement de ses sens, mais éblouie par cette luminosité précieuse qu'elle nous restitue ensuite avec la candeur de l'enfant prodigue. Une aventure passionnante.
Où est-elle Vaea ? Je ne l'ai jamais vraiment su. Elle dit "quelque part", sans en être sûre. Je crois plutôt qu'elle navigue le plus souvent sur un Océan particulier qui relie d'un trait de lumière Puna'auia à Saint Germain des Prés, son nuage depuis une dizaine d'années.
De fait Vaea Sylvain est bien la Tahitienne la plus tahitienne du quartier le plus parisien de Paris. Siège au début du siècle des éditions du Mercure de France, la rue de l'Échaudé où elle habite ne compte certes que 33 numéros. Mais elle débouche glorieusement sur le très romantique boulevard Saint-Germain qui a vu "naître" quelques uns des plus grands noms de la littérature et des arts. "Germanopratine" donc (féminin de "germanopratin", terme désignant selon feu Boris Vian les autochtones du cru), Vaea a hérité d'un triple étage dans un immeuble ancien qui, après avoir longtemps servi d'hôtel de passe, abrita plusieurs années l'atelier du dessinateur-ami Jean-Michel Folon. Un escalier de bois, obscur et raide, conduit en colimaçon jusqu'au quatrième et dernier palier où commence, derrière la porte, le domaine du peintre. Toutefois le visiteur étranger est déjà prévenu. Avant même de jeter un doigt sur la sonnette (entre parenthèses, ce genre de sonnette dont on ne sait jamais si elle sonne réellement ou agit par télépathie...), un grand panneau blanc et bleu collé au mur indique en sorte de préambule : "Chefferie de Hitia". Le ton est donné.
Des trois étages, le premier est tout entier voué à la peinture. Hormis, parfois, un verre de rouge venu réchauffer le cœur angoissé de l'artiste, rien que tubes de couleurs, pinceaux de toutes tailles, toiles et chevalets. L'atmosphère ici ne respire guère la décontraction et le plaisir tranquille. Ça sent la fièvre et la souffrance. Surprise en plein travail, Vaea parait brutalement émerger d'un songe profond et agité. Avec son gros tablier tâché, ses manches retroussées et ses cheveux en bataille, elle ressemble à un manœuvre. C'est qu'elle remue des tonnes d'idées et de sensations, ouvre sans fin des milliers de fenêtres. Car, tout en demeurant fidèle à elle-même, Vaea n'en a jamais fini de changer. Son imagination est continuellement sur la brèche pour trouver le mouvement qui est lumière. Et pour arriver à ce résultat, il lui faut bannir toute vision alanguie au profit d'une vision dynamique qui écorche et saigne au besoin. Comme la vie qui se cherche, et, à chaque toile, avec force, est remise en question. Le reste n'est que mystère de la création. Mais, pour en avoir perçu l'écho éternel et grave sur ses tableaux, je soupçonne fort Vaea d'écouter lorsqu'elle peint, par delà la distance, le bruit incessant et sourd des vagues sur le récif. La plus magique invitation au grand silence du Pacifique.
Dominique CHARNAY
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