LIBERATION
LIBÉRATION Paris 15 février 1982

Un boxeur dans les Tifaifai.
VAEA, Peintre et Tahitienne, a su échapper au syndrome GAUGUIN. Résultat : de l'hyperréalisme doux.
C'est un petit boxeur qui a une gueule d'ange. Je l'ai tout de suite vu, en entrant chez Vaea. Il était perdu dans un coin de la pièce, au milieu de tableaux plus grands, plus chiadés. Mais le boxeur m'a regardé. Il a un drôle de casque, comme un gladiateur. Il a l'air un peu triste, il est un peu trop maigre, il a des gants trop grands. A ses côtés, au pied du ring, un tout jeune homme, au sourire doux, un aficionado, et puis un petit malin en casquette jaune, tête à claques, qui attend que ça cogne. C'est un petit tableau très coloré, un peu bizarre. En fond, gigantesques, des tifaifai, les coussins tahitiens. C'est Vaea qui m'a dit que ça s'appelait comme ça. C'est un nom magique, pour un coussin, tifaifai. On a envie de s'y vautrer rien qu'en entendant le nom.
Parce que Vaea est tahitienne. Peintre et tahitienne, ça vous a tout de suite un petit côté exotique, pareo, vahinés, noix de coco et lagons bleus. Mais elle a su, en grandissant, échapper au syndrome Gauguin, ce qui ne doit pas être de la tarte sans doute, quand on fait de la peinture à Tahiti.
Je suis tombé amoureux du boxeur, et aussi de la dame qui l'avait peint, le boxeur. Elle a une sacrée voix, Vaea. Rauque comme une chanteuse de blues. Ça m'a ému. J'aime bien le blues. Et puis elle a un accent pas possible. C'était foutu pour mon indifférence. Un accent qui lui fait prononcer les " r " comme des " j ". Ça rend parfois la conversation improbable. Quand elle m'a proposé un verre de " vin jouge ", j'ai pensé à un breuvage des antipodes, et je me suis trouvé plutôt aventureux d'accepter. C'était un beaujolais très honnête.
Elle est comme ses peintures, Vaea. Un cocktail détonnant d'indolence et de bonne humeur. Et si elle prononce les j pour les r, c'est tout simplement parce qu'elle trouve fatiguant de prononcer les r. Voilà. Et ça la fait rire, un rire de femme à la voix rauque. Epatant.
Ses tableaux, c'est un peu comme si l'hyperréalisme devenait doux et la réalité nonchalante. Comme si la torpeur avait soudain de bien jolies couleurs. Son boxeur est sans doute le tableau le plus " actif " de Vaea, et pourtant, il ne boxe pas. Il attend, accoudé aux cordes du ring. C'est un des rares mecs debout chez Vaea, les personnages sont plutôt couchés, entre l'ombre et la lumière, dans une pénombre un peu beige. Une femme qui dort, enroulée dans un drap, en chien de fusil, dans une lumière que l'on devine être celle d'un après-midi ensoleillé, tamisée par des volets clos. Un bébé, qui dort dans un lit cage, dans des draps fleuris. Une mère qui allaite son enfant, dans un hamac. C'est un monde de la chaleur, de la torpeur, de la douceur. Un bel hymne à la paresse, l'éloge de la nonchalance, de la douceur et du temps qui passe, peinard, pas pressé, bien d'être là.
Peindre des coussins, les somptueux tifaifai, des draps froissés, des plumards et des hamacs, et des gens dessus qui se la coulent douce en attendant la fraîcheur, est une activité joyeuse. Vaea est joyeuse. Elle évoque - sa voix rauque ! - ses copains, la lumière de l'air, le plaisir planant de peindre un par un des milliers de brin d'herbe, pendant des jours. Elle me parle de son père, un " type pur ", des lagons, des bébés.
Elle a l'air d'une rockeuse, Vaea la bluseuse, avec son pantalon de cuir et son vieux blouson. Il faisait froid et gris. Nous sommes allés manger des huîtres, parce que " c'est un filtre les huîtres ". On a parlé des hommes et du joli boxeur. Et j'en apprends l'audace. " Tu sais, ça ne se fait pas, à Tahiti, de peindre des hommes. " Au dessert, j'ai ressenti l'urgence d'un voyage aux antipodes...
Michel FAURE
Les Arrière-MondesLa femme ensevelieManuTe Fenua