LA DEPECHE DE TAHITI
LA DÉPECHE DE TAHITI (28 avril 1982)

"Vaea au Salon des Indépendants".
Avec sa participation remarquée au Salon des Indépendants qui se tient actuellement à Paris, au Grand Palais, jusqu'au 5 mai prochain, Vaea Sylvain est entrée dans une des plus grandes familles de la peinture française. Fêtant cette année leur 93ème anniversaire, les "Indépendants" ont en effet compté dans leurs rangs, à un moment ou à un autre de leur itinéraire, quelques uns des artistes les plus importants du siècle, du Douanier Rousseau à Yves Brayer en passant par Seurat, Odilon Redon, Van Gogh, Rouault, Vlaminck, Soutine, Gromaire, etc.
Au départ, la Société des Artistes Indépendants est née d'une révolte. Celle d'un petit groupe de novateurs las de l'omnipotence du Salon annuel. Car ce salon très officiel inauguré pour la première fois en 1667 et qui était exclusivement réservé aux membres de l'Académie Royale de peinture et de sculpture, restait encore, à la fin du siècle dernier, le sanctuaire de l'académisme. On y gagnait des médailles et les carrières des peintres consacrés ne différaient pas sensiblement de celles des hauts fonctionnaires. Et bien entendu la peinture sortant des normes était refoulée par un jury aussi draconien que décadent. Situation qui devait ainsi aboutir à la création d'un circuit nouveau afin de permettre à la jeune peinture de se faire connaître.
Ce fut d'abord, dès 1863, autour de Manet, le Salon des Refusés. Puis, sept ans plus tard, la première exposition de groupe des impressionnistes, chez le photographe Nadar. Du "beau monde" : Renoir, Monet, Sisley, Cézanne, Degas, Pissarro... Paul Gauguin, quant à lui, présentera 19 toiles à la huitième et dernière exposition du genre, en 1886. Mais, par un caprice de la destinée, il n'exposera jamais au salon des Indépendants fondé en 1884. Un salon, nous l'avons dit, ouvert à tous, "sans jury ni récompense", qui révéla, à sa deuxième édition, le maître de l'art naïf, Rousseau, dit "le douanier", dont les amours, la fausse duplicité, les mensonges, les engagements, les passions, les rêves, les maladresses et les audaces marquent la trame d'une vie à la mesure d'une légende.
D'où cet hommage que lui rend aujourd'hui le 93ème Salon des Indépendants, avec pour thème central : "le génie des naïfs"... Un véritable florilège de naïveté à la dimension de la planète ! Ses chefs-d'œuvre exposés - une centaine - viennent des quatre coins du monde et témoignent d'une force singulière et bien vivante. Même s'il n'y a pas si longtemps, au fond, que l'art naïf a trouvé sa vraie place...
En 1900, Georges Courteline en avait composé la première exposition sous le titre de "Musée des horreurs", car il semblait à cet observateur lucide de la sottise humaine, qu'il détenait avec ces toiles, le sel du ridicule et de la bizarrerie. Pourtant, il devait bientôt changer le titre qui devint "Le musée du labeur ingénu". On peut croire que la magie de cette peinture avait joué son rôle. Mais l'ascension de la considération de l'intelligentsia plastique fut lente. En même temps qu'évoluait la terminologie... Pour Wilhem Unde, les naïfs étaient "les peintres du cœur sacré". Maximilien Gauthier les baptisait "maîtres populaires de la réalité". René Huyghe voyait en eux "les peintres de l'instinct", Patrick Walberg "les peintres de l'immédiat", Raymond Naunta, pour l'exposition de 1962 à Paris, "les primitifs d'aujourd'hui". Cependant que paraissait enfin le premier dictionnaire des peintres naïfs. Et que quelques années plus tard, Anatole Jakovski, grand spécialiste en la matière, pouvait écrire : "les toiles naïves sont les véritables vitamines de l'âme. Vous en prenez une, et vous voilà transformés en un tour de main au Pays des Merveilles... Elles nous restituent tous nos paradis perdus !"
"Pays des Merveilles... Paradis perdus" : des mots qui résonnent particulièrement dans l'œuvre de Vaea. Il y a dans sa palette, tout à la fois le choc de l'inattendu par le dépaysement, le fantastique, le rêve et l'imaginaire. Et puis une audace des compositions qui recule chaque fois un peu plus les codes établis, bouscule la bienséance d'un certain académisme, taille en brèche le conformisme. C'est dire si Vaea n'a pas choisi la facilité ! En abordant les grands problèmes métaphysiques qui la hantent, elle fait route vers l'inconnu. Elle est "en recherche" perpétuelle. Et perpétuellement elle lutte contre ses peurs et ses doutes. Car il n'est pas évident de saisir l'autre côté des êtres et des choses.
Témoin cette grande toile (146 x 114 cm) intitulée "Les Immémoriaux" qui, entre les 5140 autres accrochées au Grand Palais par les 2500 artistes présents, brille d'un éclat tout particulier et révèle, s'il en était besoin, que sous le masque de la naïveté se cache parfois celui de la gravité...
Légende du tableau : " Le passé, le présent et le rêve dans la toile de Vaea, " Les Immémoriaux " exposée au Grand Palais.
Dominique CHARNAY
Les Immémoriaux