COURRIER 2000 (Septembre 1985)

VAEA
" Depuis que nous sommes enfants, avec mon père, ça a toujours été la musique, la photo, la peinture, l'art quoi, alors comment ne pas dédicacer ce livre à mon père ? " Vaea commence ainsi notre entretien, en parlant de son père et sa mère, son père qui est pour beaucoup dans sa passion pour l'art.
Le livre sur ses œuvres, c'est son frère Teva qui l'a réalisé, monté, a choisi les caractères, tout fait pour mettre en valeur dans cet ouvrage les très beaux tableaux de sa sœur.
Vaea n'a pas commencé tout de suite par la peinture, elle a d'abord fait du montage de films dont son frère Teva était la vedette avant d'essayer la chanson en faisant deux génériques de films.
A 22 ans, elle prend un crayon, et c'est la découverte : le plaisir de voir la ligne s'étaler sous la main, le plaisir intense de créer une image, toute seule.
" A partir de cet instant, c'était tout droit, par là. J'avais trouvé mon élément ". " Le moindre trait jusqu'à aujourd'hui, me révèle à moi-même, je cherche tout le temps ".
Elle pourrait s'arrêter à un style, se cantonner dans une école, ne serait-ce que " l'école Vaea ", mais non, elle laisse son imagination galoper à l'extrémité de son pinceau. Pas de sujets de prédilection mais en gros, on retrouve les grands fantasmes du monde : la vie, l'amour, la mort.
Elle a commencé la peinture à Paris lorsqu'elle s'y est rendue en1972, pour changer d'air, et durant cinq ans, elle a peint en ne regardant pas ce que faisaient les autres ; enfermée dans sa tour d'ivoire, elle a peint des journées, des nuits entières pour son propre plaisir fermant son regard au travers des autres peintres afin de ne pas être influencée, et créant ainsi son style qui est en fait une quête de soi, de vérité profonde : au moyen âge, Vaea aurait sans doute été à la recherche du Graal, elle cherche à se connaître, à faire dire à la toile ce que les mots ne peuvent exprimer et elle y arrive : " J'ai commencé à m'intéresser aux autres au moment où je me suis sentie assez forte dans ma technique. "
Au bout de deux ans de peinture, Vaea décrochait son premier contrat pour des expositions, un " coup de chance " comme elle le dit elle-même, mais quelqu'un d'autre s'occupait de ses expos.
Elle n'a jamais fréquenté une école de peinture ; " je n'aime pas l'école, je suis timide ", elle avait du talent, cela a suffi.
" Je suis toujours fâchée d'avoir fini un tableau, au début je déchirais la plupart de mes œuvres qui ne me plaisaient pas, puis j'ai appris à utiliser mes erreurs. "
" A Tahiti, la peinture n'a pas de c... , elle est trop anecdotique, mais il y a des gens qui me plaisent et qui font des choses pas mal. "
" Tahiti pourrait passer sur le marché international de la peinture, ici, on travaille un peu en circuit fermé et ça manque terriblement d'oxygène, on en devient nombrilistes. Les Tahitiens sont doués, il y a des gens qui peignent pas mal, ils sont timides, ils ont pourtant un vécu, un sens atavique qui pourrait être très intéressant. "
La peinture et la vente sont deux choses conflictuelles, il faut vendre pour vivre mais il ne faut pas se trahir, faire dans le commercial : de ce côté-là, pour Vaea, Tahiti est invivable, elle vend à l'étranger mais très peu à des gens du pays. Elle peint et n'a pas de problèmes pour vendre, heureusement pour elle, elle vient de décrocher un contrat avec les U.S.A.
Chacun en ce bas monde recherche sa voie, son mode d'expression qui lui permettra de dire aux autres qui il est, ce qu'il est d'une manière ou d'une autre. Si certains ont du mal à trouver un mode d'expression, ce n'est pas le cas de Vaea, elle a trouvé sa voie, son mode d'expression pour dire au monde entier ce qu'elle ressent, au jour le jour, bon an, mal an, et le résultat est beau, criant de vérité et de simplicité comme elle, sans fard ni postiche, terriblement humain.
Claude SERRA