TÉLÉRAMA
TÉLÉRAMA (Paris, 20 août 1986)

DUEL DANS LE PACIFIQUE.
RECETTE DU BLUE-LAGOON REVUE ET CORRIGÉE PAR LE REPORTER - UNE DOSE DE VAEA BIEN FRAPPÉE - TROIS MESURES DE MILLIARDAIRE UN PEU GIVRÉ - UN ZESTE DE DÉCADENCE - SERVIR AVEC LE GANT QU'ON VIENT DE RELEVER - SUR LA ROUTE DE MOOREA, L'ALCOOL FAIT PARFOIS LES HÉROS...

Toi, le Français, tu viens avec nous, a dit Walker, tu feras l'interprète. Et s'il y a de la bagarre, j'ai demandé. S'il y a de la bagarre, tu bouges pas. Tu restes neutre. Dans cette histoire, t'es comme la Suisse, OK ?
- OK, j'ai dit. Je me lançais sans doute dans une sale affaire, mais je n'avais pas le choix : en tant que représentant de la France, de l'esprit de Genève et de Télérama réunis, il s'agissait de faire bonne figure. Et après tout, Walker, Vaea, les sudistes et moi, on était sur le même bateau.
On était tous sur le même bateau, et ce n'était pas une façon de parler : j'avais embarqué le matin même à bord du Devine Decadence (sic !) splendide voilier de 27 mètres immatriculé à Jersey, propriété de Walker Inman, milliardaire fou, américain de Caroline du Sud.
En fait, pour moi, tout avait commencé la veille. La nuit venait de tomber, je traînais au bar du Beach Comber, le grand hôtel de Tahiti, l'endroit où il faut être quand la nuit tombe, lorsque j'ai rencontré Vaea.
Tahitienne aux cheveux presque blonds et aux yeux tout à fait verts, Vaea (prononcez : Va-ï-a) est un des personnages de l'île. Quand elle entre dans un bar - les bars constituent de toute évidence son lieu de prédilection - on ne voit qu'elle.
Les mauvaises langues disent que Vaea dérape complètement : trop d'alcool, trop de mecs, trop de tout. Les autres reconnaissent qu'elle est un des meilleurs peintres du territoire. Peut-être même le meilleur. Et ici, quelques quatre-vingt-dix ans après le dernier séjour de Gauguin à Tahiti, la peinture, ça compte.
Bon, on s'est assis à une table au bord de la piscine, Vaea a commandé deux bloody-mary, un pour elle et un pour moi, plus un pastis.
- C'est pour qui le pastis ? j'ai demandé.
- C'est pour Walker, elle a dit. Tu vas voir, c'est un type fantastique. L'autre nuit, on était ensemble au troisième siècle, je vais rester avec lui des millions d'années...
- Ah bon ! j'ai fait.
Vaea m'a expliqué qu'elle connaissait Walker depuis à peine une semaine, mais qu'elle était tombée amoureuse de lui au premier regard. Moi, je me suis mis à méditer sur cette histoire de troisième siècle, et puis, tout à coup, j'ai entendu un grand hurlement, une sorte de cri de guerre, qui semblait venu, justement, du fond des âges : Walker venait de nous rejoindre.
- Nice to meet you, j'ai dit.
- RRRRAGE, a hurlé de nouveau Walker. Allez, crie RAGE avec moi. Il faut crier RAGE. C'est la fureur, la passion, le déchaînement. J'ai crié R A G E, le plus fort possible. Nos voisins de table ont déménagé à l'autre bout du bar.
- Pas mal, a dit Walker, qui a alors consenti à me broyer la main.
- Vous êtes Américain ? j'ai demandé en essayant de compter si j'avais encore tous mes doigts.
- Je ne suis pas Américain, il a répondu. Je suis un confédéré. J'habite les C.S.A. (Confederate States of America), tu vois ce que je veux dire ?
Je voyais : Autant en emporte le vent, le Général Lee contre le Général Grant, les champs de coton, tous ces trucs... J'étais tombé sur un vrai sudiste, un de ces types qui se referaient volontiers une petite guerre de Sécession, si l'occasion s'en présentait.
En attendant cette éventualité, Walker, héritier d'une famille richissime (plantations et compagnie) n'avait pas grand chose à faire. D'où l'idée qui lui était venue quelques mois plus tôt, de s'offrir un luxueux bateau et de partir pour un tour du monde.
J'ai regardé mon nouveau copain : grand, fort, moustache à la gauloise et cheveux en bataille, une sorte de géant rabelaisien aux yeux pétillants, capable d'ingurgiter des quantités ahurissantes d'alcools les plus divers. Plutôt sympa pour un sudiste.
Quand il a proposé de m'emmener le lendemain à Moorea, l'île en face, la petite sœur de Tahiti, j'ai dit oui bien sûr. Walker a hurlé un coup, et on est allé sur le voilier écluser quelques bouteilles de Jack Daniels, ou de champagne, je ne sais plus très bien.
Je ne me souviens plus très bien non plus de la traversée. Il faisait beau et chaud, pour citer la célèbre contrepèterie belge. Walker cuisinait des côtelettes au barbecue. Les trois autres sudistes, de vieux potes à lui, jouaient à la pêche au gros.
Quant à moi, allongé sur le pont, un verre de Marguerita à la main, je regardais les voiles claquer dans le ciel du Pacifique, en me demandant comment faire pour épouser une milliardaire. Bref, c'était une bien belle balade, on écoutait Budy Holly chanter Peggy Sue.
Le Devine Decadence ressemblait à un coin de paradis.
Et puis Vaea a commencé à raconter l'histoire d'un type de Moorea qui avait des toiles à elle et qui ne voulait pas lui rendre, et qui se foutait du monde, ou quelque chose comme ça.
Et puis Walker a dit que c'en était trop, qu'un vrai sudiste ne pouvait pas laisser traiter ainsi la femme de sa vie, et que cette affaire avait assez duré, et que l'autre allait voir de quel bois on se chauffait dans les plantations de Caroline du Sud, et qu'on allait régler ça illico.
Justement, on venait de franchir la passe sur la barrière de corail, et on entrait dans le lagon. On a jeté l'ancre et Walker a organisé le commando : l'expédition à terre comprendrait Vaea et lui, deux des sudistes dont l'énorme Ronnie, et moi. Walker m'a tendu deux gigantesques poignards gainés de cuir.
- Et voilà comment une promenade commencée en voilier de luxe finit en galère, j'ai remarqué finement.
- Quoi ? a demandé Walker.
- Rien, j'ai répondu, c'est trop dur à traduire en anglais ; mais explique-moi... ça va être le carnage ?
- Qu'est-ce que t'imagines ? a dit Walker. Je suis un homme d'honneur. Si ce type résiste, ou s'il insulte l'un d'entre nous, je veux le provoquer en duel. Les deux couteaux, c'est juste pour lui laisser le choix des armes.
Sur ce, on a sauté dans le Zodiac. Le soleil se couchait derrière les montagnes de Moorea. C'était très romantique. Un instant, j'ai cru voir flotter la bannière confédérée tout en haut du grand mât du Devine Decadence. J'étais en train d'imaginer Walker en Clark Gable et Vaea en Vivian Leigh quand Walker-Gable s'est mis à rugir :
- Un gant, on a oublié de prendre un gant.
- Un gant de boxe ? j'ai demandé.
- Pour provoquer quelqu'un en duel, il faut un gant, tout le monde sait ça, s'est énervé Walker. Je vais jeter le gant aux pieds de l'autre. S'il le ramasse, c'est qu'il accepte le combat.
On est remontés à bord. On a fouillé tout le bateau à la recherche d'un gant. On a trouvé des gants de vaisselle, des gants de ménage, des gants de pêche... Il nous a fallu une bonne demi-heure et quelques vodka-orange, ou quelques gin-tonic, je ne me souviens plus très bien, avant de dégotter un gant à peu près convenable pour un duel. - Let's go, a hurlé Walker, après avoir examiné l'objet avec des mines de connaisseur.
Il faisait tout à fait nuit quand notre commando est arrivé sur la terre ferme.
- Je veux un taxi, immédiatement, a dit Walker. S'il n'y a pas de taxi, je veux louer une voiture. S'il n'y a pas de voiture à louer, je veux acheter une voiture. Vite, c'est une question d'honneur.
- Et pourquoi pas un hélicoptère ? j'ai dit. On attaquerait comme dans Apocalypse Now... Avec les deux poignards qui dépassaient de mes poches d'une bonne vingtaine de centimètres, je me sentais d'humeur plutôt guerrière.
On n'a pas acheté d'hélicoptère. On a juste pris un taxi, j'étais un peu déçu.
Clark Gable est entré le premier, suivi de Vivian Leigh et de votre serviteur, le traducteur-neutre-porteur de couteaux. Les deux sudistes sont restés derrière, en couverture.
L'autre a rendu les toiles sans discuter, et sans insulter personne. Il n'y a pas eu de duel.
Christian SORG